ESCLUSIF Interview/Portrait du Pr Catherine Coquery-Vidrovitch

AVANT PROPOS 

Rappel des différentes étapes du parcours d'une femme d'exception


📷 crédit photo "Ville de Malakoff - Séverine Fernandes" 


🟥Catherine Coquery-Vidrovitch, née le 25 novembre 1935 à Paris, est une historienne française, spécialiste de l'Afrique et professeure émérite de l'université.

Agrégée d'histoire, en spécialisation de l'histoire de l'Afrique subsaharienne, ses principaux travaux portent sur l'Afrique, les enjeux politiques de la colonisation ainsi que sur le concept d'impérialisme et de capitalisme en Afrique.

🔺️Elle a notamment travaillé pour le
Centre national de la recherche scientifique (1983-1994)
Université Paris-Diderot
Membre de 
Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire
Directeur de thèse 
Hubert Deschamps (1970)

🔺️Formation & carrière universitaire
Ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres (1956L) et agrégée d'histoire (1959), elle soutient en 1966 une thèse de 3e cycle intitulée Brazza et la prise de possession du Congo. La mission de l'ouest africain, 1883-1885, sous la direction d'Henri Brunschwig, à l'École pratique des hautes études, puis elle réalise en 1970 une thèse d'État, intitulée Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires : 1898-1930, en 1970.

Après divers séjours au Woodrow Wilson Center for International Scholars (1987), Shelby Cullom Davis Center for Historical Studies de l'université de Princeton (1992) ainsi qu'au Humanities Research Centre de l'université de Canberra (1995), elle est élue professeure à l'UFR Géographie, histoire et sciences de la société (GHSS) de l'Université Paris-Diderot en 1975.

Elle fonde et dirige, à la fin des années 1970, le laboratoire Connaissance du Tiers-Monde/Afrique, devenu d'abord SEDET, Sociétés en développement : études transdisciplinaires puis, en 2014, composante du Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA UMR 245). 
Elle prend sa retraite en 2001 et est nommée professeure émérite.

Elle est membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire, dont elle est élue présidente en 2009.



Elle est en 2017 la conseillère scientifique et la commissaire associée, aux côtés de Gaëlle Beaujean, responsable de collections Afrique du musée parisien du Quai Branly(link is external)
de l'exposition 👇👇
 
qui à travers 300 sculptures, retrace les contours d'un portrait inédit d’un continent au carrefour des mondes, à contre-courant des idées reçues.



🔺️distinctions 
👉Distinguished Africanist Award (1999)
👉Commandeur de la Légion d'honneur‎ (2008)
👉Officier de l'ordre nationale de Côte d’Ivoire (2010)
👉Grande officière de l'ordre national du Mérite (2014)


👩‍🎓👨‍🎓Elle a dirigé environ 175 thèses d'histoire, dont celles de nombreux universitaires et personnalités politiques, africains et français 


Parmi lesquels : 
Pierre Boilley, Achille Mbembe, Laurent Gbagbo, Ferdinand Nahimana, Facinet Béavogui, Jean-Louis Triaud, Jean-Jacques Vigoureux, Sumda Nurukyor, Muya Bia-Lushiku-Lumana, Mohamed Mbodj, Idrissa Kimba, Pierre Boussoukou-Boumba, Monique Lakroum, Jean-Didier Alavo, Serge Nédelec, Bernard Salvaing, Odile Goerg, Ibrahima Thioub…

🔺️Recherches scientifiques 
Ses travaux portent sur l'Afrique, notamment sur les enjeux politiques de la colonisation ainsi que sur le concept d'impérialisme et de capitalisme en Afrique.

Sa thèse d'État (1970) étudie la mise en place d'une « économie coloniale » par la France en Afrique équatoriale entre 1898 et 1930. Elle considère que, durant ces trois décennies, une transition s'est opérée, d'une activité de traite exclusivement commerciale, qui s'accompagnait d'une occupation territoriale discontinue, essentiellement autour de postes côtiers (Libreville et Loango), ou situés le long des fleuves (Brazzaville, Ouesso), à une activité tournée vers les cultures de plantation, l'exploitation de ressources forestières, des gisements miniers, qui s'accompagnait de l'établissement d'une 
« administration coloniale ». Elle s'intéresse à l'étude des modalités politiques de cette transformation, à son impact sur les populations, notamment en termes de mobilité géographique, de la mise en place de 
« nouvelles structures économiques » qui ont, selon elle, configuré l'économie de l'Afrique contemporaine.

Elle s'intéresse également aux femmes dans le contexte colonial, essayant de mettre en valeur leur rôle et leur fonction dans la société. 
La perspective de Catherine Coquery-Vidrovitch est double : à la fois chronologique, elle étudie la situation des femmes en Afrique précoloniale, à la campagne et à la ville, puis coloniale et postcoloniale, avec la transition urbaine, et thématique, elle étudie des questions liées à l'éducation des filles, la place des femmes en politique, le rapport à la sexualité et leur place dans les mouvements d'émancipation.



🔺️Publications :
📚Ouvrages
Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris, Éditions de l´EHESS, 2001 (rééd. de 1972) (ISBN 9782713212918), en ligne Tome 1 [archive] et Tome 2 [archive], thèse d'État.
Afrique noire : permanences et ruptures, Éditions Payot, 1985.
Afrique noire. Permanences et ruptures (Payot 1985) 2e éd. révisée, L´Harmattan 1992 (ISBN 978-2738417831)
Histoire des villes d´Afrique noire : Des origines à la colonisation, Albin Michel, 1993 (ISBN 9782226063304)
Les Africaines. Histoire des femmes d'Afrique du XIXe au XXe siècle, Paris, Desjonquères, 1994 (ISBN 9782904227806)
L'Afrique et les Africains au XIXe siècle, Paris, Colin, 1999 (ISBN 2200250576)
« Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire », in Marc Ferro (dir.), Le livre noir du colonialisme. XVIe – XXIe siècles : de l’extermination à la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003, p. 646-685
Des victimes oubliées du nazisme : les Noirs et l'Allemagne dans la première moitié du XXe siècle, Le Cherche-Midi, 2007 (ISBN 978-2-7491-0630-4).
Enjeux politiques de l'histoire coloniale, Marseille, Agone, 2009 (ISBN 978-2-7489-0105-4)
Petite Histoire de l'Afrique : l'Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, La Découverte, 2010 (ISBN 978-2-7071-6713-2).
Mission Pierre Savorgnan de Brazza / Commission Lanessan (préface), Le Rapport Brazza, Mission d'enquête du Congo, Rapport et documents (1905-1907), Paris, Le Passager clandestin, 2014 (ISBN 978-2-36935-006-4).
« Afrique : une histoire universelle. », Projet 2/2016 (no 351), p. 12-20
Les Routes de l'esclavage. Histoire des traites africaines VIe – XXe siècles, Paris, Albin Michel, 2018, 288 p. (ISBN 978-2226400741)
Le Choix de l'Afrique, La Découverte, 2021, 304 p. (ISBN 2348068001, lire en ligne [archive]).

📚Direction et co-direction d'ouvrages

L’Afrique noire, de 1800 à nos jours, avec Henri Moniot, Paris, PUF, coll. « Nouvelle Clio », 2005 (1re éd. 1974)
L'Afrique et la crise de 1930 (1924-1938), Paris, Revue française d'histoire d'outre-mer, tome LXIII, no 232-233, 1976, [lire en ligne [archive].
Avec Charles-André Julien et Magali Morsy (éd.) Les Africains, Paris, [Jeune Afrique], 1977.
Sociétés paysannes du Tiers-Monde, Lille, Presses universitaires de Lille, 1981 (rééd. L'Harmattan, 1991).
Avec Odile Goerg, L´Afrique occidentale au temps des Français, colonisateurs et colonisés, c. 1860-1960, Paris, La Découverte, 1992 (ISBN 2707121460)
La Découverte de l'Afrique : l'Afrique noire atlantique, des origines au XVIIIe siècle, L´Harmattan, collection Archives, 2003 (ISBN 9782747552585)
(dir.) L’Afrique des routes : histoire de la circulation des hommes, des richesses et des idées à travers le continent africain, Paris, Musée du quai Branly — Jacques Chirac, 255 p. (ISBN 2330057040)




👉 Quels souvenirs  conservez-vous de votre enfance ?

Les étapes de mon parcours c’est
ma prime enfance que je vis à Beauvais où mon père est ingénieur des Ponts et Chaussées et où je découvre la clandestinité puisque nous sommes d’origine juive mais non déclarés. Comme je suis trop jeune pour me souvenir de l’avant guerre c’est pour moi la normalité. Je suis déjà passionnée d’histoire ce qui me conduit à « voler » le petit manuel d’histoire Lavisse du cours préparatoire car, vu la guerre, nous en avons un pour deux et il est confié à ma copine après la classe. … c’est un de mes tous premiers souvenirs après l’exode pendant lequel ma mère a entendu à la station service l’appel du général De Gaulle. C’était une femme décidée qui me dit plus tard : c’était évident, nous allions donc gagner! 
Mais en attendant les traumatismes s’accumulent. Mon père meurt à 36 ans des suites d’une blessure de guerre. Ma mère en a 32, était femme au foyer et se trouve immédiatement en charge de ses deux fillettes, de sa belle mère Vidrovitch dont le mari désespéré se suicide, de son père Émile Weill, fin mathématicien déportés a Auschwitz dont il ne reviendra pas. Nous voici à Paris où on se cache mieux. Je ne quitterai cette ville qu’à ma retraite. Je suis protégée par ma mère, ma grand mère, ma sœur aînée de 5 ans Nina et une « bonne » fidèle, Yvonne, non juive et courageuse. Je n’ai jamais eu peur mais je comprends tout. De 5 a 10 ans je ne parle tout haut qu’à ceux en qui j’ai confiance c’est à dire les 5 personnes citees plus haut. Tous les autres sont méchants, les Français comme les « Boches ». 



👉 Si vous deviez  faire votre autoportrait que diriez-vous de vous ?

J’avais du charme comme on dit mais je ne m’en rendais pas compte. J’ai forgé ma volonté depuis toute petite et cela n’a guère changé. J’ai de très bons amis qui me font chaud au cœur même si je ne les vois plus très souvent. J’aime la vie. Mais à mon âge elle se raréfie. Je cultive ma curiosité. Mais tout cela devient de moins en moins intéressant.


👉 Vous souvenez-vous de votre premier engagement ?

Non. Mais je me souviens, jeune normalienne, aller le soir coller des articles anti coloniaux sur le tableau des infos dans l’école ENS où j’étais interne. Et j’ai vendu une fois l’Huma Dimanche. J’en ai un mauvais souvenir. J’avais horreur de ça.


👉 À  quelle carrière  vous destiniez-vous adolescente ? 

Je n’y pensais guère. L’évidence était  que je ferais de l’histoire. Mais comment ? C’était très vague. On verrait bien…


👉  À quelle époque et dans quelle circonstance le monde de l'enseignement universitaire a t-il  croisé votre route ?

Le monde de l'enseignement  universitaire a toujours été une évidence : il suffisait de travailler pour y arriver.

 
En 1965 au pied d'un okoumé arbre qui pousse au Gabon qui sert à faire du contreplaqué.

👉 Par quel chemin détourné, ou pas, devient-on  une  éminente spécialiste de l'Afrique ?

Un combiné de hasard et de volonté. Mon enfance. Mon rejet du racisme. Le faite que mon beau-père (le mari de ma mère) avait comme meilleur ami un historien rencontré par lui pendant sa captivité en Allemagne qui s’est intéressé au retour de la guerre à l’histoire africaine via sa spécialité en histoire coloniale  allemande. Élu à l’Ecole des Hautes Études en qualite de Directeur d’Etudes il avait là possibilité de recruter un ou une assistante en histoire africaine. Je venais de décider de travailler sur l’Afrique. J’ai posé ma candidater j’ai été reçu. C’était en 1961. Cela a décidé de ma carrière. En 1972 j’ai eu une proposition pour devenir Mzitre Assistante à l’université Paris 7 (devenue aujourd’hui Université Paris-Cite. J’y suis devenue prof et j’y suis restée jusqu’à ma retraite en 2002. Je ne l’ai jamais regretté. Élue sur un poste d’histoire économique contemporaine, je l’ai transformé progressivement en histoire africaine.


👉 Quel regard portez-vous sur l'Afrique d'aujourd'hui ? 

Comme partout l’Afrique globalement ne va pas très bien. Elle souffre en sus des colollaires de la dernière  colonisation , l’européenne qui a laissé des traces et une emprise considérables : retards, corruption, népotisme, etc. On a beaucoup écrit là dessus et c’est vrai. Se défaire de ces héritages quasi enracinés malsains, c’est et ça va être très dur pour les nouvelles générations. Beaucoup sont prêts à rester dans ces faux avantages. Mais beaucoup aussi essaient d’en sortir avec la plus grande énergie.  Difficile de savoir qui va l’emporter.  Mais il y a pas non plus à désespérer. Les acteurs conscients et courageux ne manquent pas. Et ils sont très conscients et lucides.


 👉L'essor des réseaux sociaux en Afrique est-il une chance ou au contraire un véritable fléau ?

Le développement des réseaux c’est à la fois une chance inespérée de sortir de l’isolement et de participer à l’histoire mondiale. Mais c’est aussi en partie un ramassis d’horreurs et de bêtises. Donc même réponse : il y a tous ceux qui en tirent le meilleur et rejettent le reste , et les autres. Mais je crois que beaucoup de jeunes Africains devraient être capables d’en sortir le meilleur. Je ne serai plus là pour savoir si j’ai eu raison d’espérer.


👉Vous qui avez livré votre regard sur l'Afrique au travers de nombreux ouvrages, n'êtes vous pas tentée parfois de commenter à chaud son actualité ?
 
C’est un peu tard pour moi. J’aime mieux écouter les révoltes et les constats de ceux qui me succèdent. C’est vrai qu’en 60 ans de carrière j’ai contribué à former beaucoup d’intellectuels et que certains ont laissé une grande place : comme Laurent Gbagbo qui a été président de Côte d’Ivoire, Pierre Kipré lui aussi ivoirien qui reste un grand penseur actif, plusieurs chercheurs sénégalais qui ont laissé leur trace etc. J’ai rencontré en Afrique des hommes exceptionnels et aussi des femmes, comme Fatou Sow, sociologue sénégalaise de haut niveau qui a été à la pointe du combat des femmes et du genre  en Afrique. Ils et elles à leur tour ont formé des successeurs et des acteurs qui ont leur rôle à jouer aujourd’hui. 
C’est à elles et eux que je passe le main aujourd’hui ! Leur présence et leur action sont essentiels.


👉Avez-vous gardé  des contacts avec vos anciens  étudiants  ?

Parmi mes anciens étudiants il y a Bachir Diagne brillant philosophe sénégalais professeur à Columbia university, ou Mamadou Diouf historien aussi à Columbia. La plupart sont en train à leur tour de prendre leur retraite. Il y a des Béninois, des Burkinabés, des Nigeriens, … et pour moi française, bien entendu, quelque jeunes françaises et français. Pour moi c’est une joie pour un enseignant, de voir que certains de ses anciens étudiants s’adonnent à leur tour à ce travail de transmission.


👉 La personne que vous êtes aujourd'hui a-t-elle réalisée ses rêves d'enfant ?

Je voulais faire de l’histoire. Je ne savais guère comment. Comme j’avais décidé de tenter l’ENS (École normale supérieure), je me suis trouvée dans la filière enseignement. Je voulais faire de la recherche. J’ai un peu aidé la chance mais je n’avais pas de souci pour l’avenir : on verrait bien! Cette tranquillité venait peut-être de mon enfance où on ne savait pas ce que serait le lendemain. Alors ai-je réalisé mes rêves d’enfant ? Oui en fait. Sans avoir trop rêvé. 


 👉 Si vous aviez la possibilité de faire vous-même les questions/réponses laquelle vous seriez-vous posée et quelle réponse y auriez-vous apportée ?



Ai-je aimé ma vie ?


Oui absolument.
Finalement je pense que ma vie dans mon enfance, grâce à la personnalité forte et combative de ma mère, m’ont armée pour la vie et que j’en ai bien profité. J’ai eu aussi beaucoup de chance que j’ai su instinctivement exploiter. 

J’ai eu un mari  
merveilleux pendant 53 ans et notre couple a été formidable c’est très important. 
Ma vieillesse un peu trop longue me désole un peu car tout ça c’est fini. Mais au finish je ne regrette rien même si la mort de mon père et celle de mon grand père ont été des chocs fondamentaux.

CATHERINE COQUERY-VIDROVITCH DANS LE REGARD DE CERTAINS DE SES ANCIENS ÉTUDIANTS


Les leçons de Catherine Coquery-Vidrovitch

Mamadou Diouf
Leitner Family Professor of African Studies and History
Columbia University, New York, USA
Visiting Professor of History
Sharjah Global University, Sharjah
United Arab Emirates

Lorsque l’on m’a demandé de témoigner sur Catherine, sur sa trajectoire professionnelle et sa 
personnalité, pour l’avoir fréquentée, m’est revenue, en mémoire, un commentaire relatif aux essais d’ego-histoire présentés et réunis par
Pierre Nora1. Les historiens ne tiennent pas souvent 
leurs archives. Il ne se soucie pas de suivre les instructions de leurs propre discipline, dans 
« [l’]entreprise « [d’]historiens [qui] cherchent à se faire les historiens d'eux-mêmes » ; « [Un] 
genre nouveau, pour un nouvel âge de la conscience historique. Il naît au croisement de deux 
grands mouvements: d'une part, l'ébranlement des repères classiques de l'objectivité 
historique, d'autre part l'investissement du présent par le regard historien. Toute une tradition scientifique a poussé les historiens, depuis un siècle, à s'effacer devant leur travail, à dissimuler leur personnalité derrière leur savoir, à se barricader derrière leurs fiches, à se fuir eux-mêmes dans une autre époque, à ne s'exprimer qu'à travers les autres; quitte à s'autoriser, en dédicace de la thèse, en préface à l'essai, une furtive confidence » 
(« Présentation »). L’ouvrage collectif s’autorise à documenter les tentatives amorcées dans les années 1960 dont les manifestations sont 
les suivantes : 
« l'impersonnalité » du récit historique ; le surgissement de la mémoire contre l’histoire officielle ; la consolidation des traditions orales dans le champ de la production historique ; l’affichage des engagements idéologiques et politiques ; le développement des études africaines dans les universités de langue anglaise (américaines et britanniques) ; les interventions de l’anthropologie, de la sociologie et de l’histoire marxistes ; et, bien sûr, les délimitations tâtonnantes d’un territoire historien institutionnel proprement africain et l’affirmation d’une histoire africaine. Autant de manifestations qui soutiennent une créativité, animent des combats et entretiennent des controverses amplifiées par des ouvrages et des revues et magazines régulièrement publiés.

L’Afrique était en première page dans ce contexte, dans le monde universitaire. Elle était devenue un enjeu académique, politique et artistique, au cours des trois premières décennies 
(1960, 1970 et 1980). Une atmosphère bouillonnante ; une communauté africaniste en 
effervescence et fracturée qui aménage progressivement un périmètre intellectuel ( dans les champs, de l’histoire et de l’anthropologie ) et institutionnel ( les universités et les centres de recherches, en Europe, Amérique et en Afrique) et intellectuel (les humanités et les sciences sociales).

C’est dans cette conjoncture, au milieu des années 1970, que j’ai fait la rencontre de Catherine.
Formellement, je ne suis pas son ancien étudiant. Je n’étais pas inscrit à l’Université de Paris 7
Jussieu. Cependant, j’avais commencé à lire ses ouvrages, en arrivant en France. Quand j’ai rejoint le Centre de Recherches Africaines de l’Université de Paris1 Panthéon Sorbonne, pour travailler avec Pr. Yves Person, j’ai commencé à fréquenter les séminaires de Catherine, en
compagnie de mon ami Mohamed Mbodj qui travaillait sur une thèse portant sur l’histoire économique du Sénégal. L’Université de Paris 7 et la direction de Catherine lui offraient l’écologie intellectuelle appropriée. Elle occupait déjà une place singulière dans la communauté des africanistes françaises et internationales, américaines, en particulier. Elle est l’une des architectes de la triple inscription de l’Afrique dans les territoires de l’histoire économique, des mises à l’épreuve marxiste et des études portant sur le Tiers-Monde, privilégiant l’approche
quantitative. L’autre manifestation de l’originalité de Catherine réside dans son style personnel.
Un maquillage toujours soigné, des boucles d’oreilles, colliers et bracelets d’une grande fantaisie ; des foulards qui soulignent un habillement, jamais conventionnel, toujours sophistiqué,
décontracté et étudié. La cohabitation des styles, personnel caractérisé par le souci de soi et professionnel qui ne fait aucune concession à la rigueur scientifique, a toujours créé la surprise. Une « mise créole tout en couleurs » dans un espace académique souvent terne, est la
manifestation d’une extraordinaire liberté intellectuelle.

Tant sa personnalité que son travail d’historienne ont influencé mon développement intellectuel, mes intérêts et questionnements historiens. J’ai eu le privilège de garder des contacts réguliers
avec elle, lors de son séjour, (en compagnie de son mari, le géographe, Michel Coquery et de sa fille Sarah) au Woodrow Wilson Center for International Scholars (Washington DC). La même année, en 1987, j’avais obtenu une bourse du Fulbright Scholar Program à la School of Advanced International Studies de Johns Hopkins University (Washington DC). Elle conduisait, à cette époque, une étude qui était d’un très grand intérêt pour moi, une histoire des villes africaines. Elle défendait déjà la thèse radicale et neuve que les villes coloniales sont des villes africaines. Elle me restituait en quelque sorte une identité «proprement africaine », dans le territoire où j’étais né et j’avais grandi, diffèrent du portrait de la ville comme lieu de perdition physique et de dépravation morale des premiers romans africains. Avec elle et Michel, on passait des heures à établir des corrélations entre le travail historienne de la production de la ville d’une part, et celui de la
« composition urbaine » en Afrique, d’autre part, que Michel, en géographe de la France urbaine testait sur l’Afrique.

À la suite de ma thèse et de mon retour au Sénégal, j’ai poursuivi mon dialogue avec Catherine, sur nos recherches, en particulier les questions d’intérêt commun que je vais indiquer, dans la
dernière partie de ce témoignage. Un dialogue qui a contribué à l’octroi du statut d’étudiant du
Pr. Catherine Coquery-Vidrovitch, à ma personne. Non seulement je le revendique, mais c’est un badge d’honneur. Et lorsqu’il s’est agi de rédiger le chapitre portant sur elle, « Catherine
Coquery-Vidrovitch. Une histoire de l'Afrique dans le temps du monde » dans le livre Un siècle
d’historiennes (2014), j’ai été sollicité par les deux collègues, André Burguière et Bernard Vincent qui en ont assuré la direction. Son travail d’historienne et sa contribution à l’histoire de l’Afrique et à l’historiographie en général, est analysé en détail et avec précision dans ce chapitre.

Au cours des trois décennies euphoriques des études africaines (1960 -1980) – l’âge d’or -, Catherine est l’une des rares historiennes de l’Afrique à engager une conversation parfois rude avec les anthropologues et les historiens marxistes qui revisitent la théorie des modes de production. Le choix de l’histoire économique renforce la place singulière qu’elle occupe,
lorsqu’elle « opte », 
« jeune historienne anticolonialiste »
« sans état d’âme » (2013), de conduire ses recherches sur l’Afrique au sud du Sahara, au 19ème et 20ème siècles. Ses recherches la placent
en décalage avec les deux modes dominant du travail africaniste, l’anthropologie marxiste et les
études conduites par les anciens administrateurs coloniaux convertis historiens (H. Deschamps, Yves Person et Raymond Mauny).

Lorsque Catherine fait le choix définitif du terrain africain, l’histoire de l’Afrique est marquée par
des remises en cause radicales, des révisions institutionnelles et la recherche de nouvelles archives, orales (Jan Vansina2
 ; H. Deschamps3
; Y. Person4), écrites (Philip Curtin5; H. Brunschwig6
), iconographiques et archéologiques (Raymond Mauny7), hors de l’empire de « l’odeur du père » et de « la bibliothèque coloniale », (V Y. Mudimbe8). Les historiographies africanistes, anglaises
et américaines tentent de substituer à l’histoire coloniale des techniciens des empires, l’histoire de la naissance de l’espace atlantique. Charles Boxer 9, P. Curtin et Walter Rodney10 en sont les
principaux animateurs. Deux historiens africains, Kenneth Dike11 et Abdoulaye Ly12
, contribuent à ce travail qui insiste sur les connexions et le brassage continu des communautés, cultures, économies et politiques des régions en contact. L’Afrique se dévoile comme un enjeu et un agent actif dans le temps du monde. Son historiographie se constitue et s’aménage un espace propre, sans refuser l’engagement avec d’autres historiographies. Cette démarche est à la raison pour laquelle le travail historique de Catherine a exercé une très forte impression sur l’étudiant en histoire que j’étais. Dans ce texte consacré à elle, j’ai utilisé pour la première fois l’expression de
« l’Afrique dans le temps du monde ». Elle sera, une décennie plus tard, le titre de mon dernier
livre.

Le temps du monde qu’elle décrypte, se préoccupe particulièrement des conditions d’inclusion de l’histoire de l’Afrique dans la trame de l’histoire humaine, en examinant attentivement les modalités de la transition et de l’articulation des différentes histoires, sociétés et économies africaines aux structures coloniales et de domination capitaliste. Un avènement dans le monde moderne, qui s’est souvent réalisé avec une extrême brutalité, impose la règle suivante : 
« …l’histoire n’est pas une science différente en Afrique et hors d’Afrique […] L’histoire ne peut être réduite à une technique ; elle est une méthode globale». 
Elle s’y adosse pour procéder à une remise en cause du privilège accordé à la tradition orale et à une défense et illustration des sources écrites dans la production historique africaniste.

C’est au début des années 70, lorsqu’elle se lance, avec Moniot, dans l’aventure de l’écriture de « L’Afrique noire de 1800 à nos jours » (1974), que Catherine découvre l’importance des études africaines en langue anglaise. Une découverte qui renforce, avec les leçons des Annales et la fréquentation critique des travaux de Henri Brunschwig, « très tôt le goût de comprendre les grands mécanismes, les synthèses pour saisir les flux, les transformations, les correspondances, les
syncrétismes et la durée … une espèce de symbiose entre ma façon d’enseigner et ma façon de
chercher » (2013). Ces choix intellectuels si pertinemment déclinés ont accentué la posture
décalée de Catherine. Des décalages qui ouvrent des interrogations et interprétations qui sortent l’Afrique et les sociétés africaines du face-à-face avec l’Europe et son histoire, devenues les références incontournables. Une démarche qui a emporté mon adhésion.

Dans un environnement dominé par les controverses entre historiens d’une part, anthropologues et sociologues, d’autre part, Catherine circonscrit un territoire historique en donnant la réplique
aux « combattants ». Elle plaide contre l’histoire coloniale et une certaine utilisation de « la
tradition orale » en mobilisant la leçon des Annales – un espace intellectuel où les africanistes
sont peu présents – et croise le fer avec l’anthropologie économique et politique des disciples de George Balandier. Elle participe au débat mais demeure une historienne qui s’intéresse à la fois à
la reconstruction du passé africain et aux théories et pratiques de l’écriture de l’histoire. Méfiante
vis-à- vis de l’ethnohistoire, elle plaide pour le rétablissement de l’équilibre entre « la source orale » et « la source écrite », la culture matérielle et les témoignages. S’interrogeant sur « le
besoin de forger un terme spécial tel qu’ethno-histoire », elle affirme, à la suite de Henri
Brunschwig que « l’étude du passé des cultures africaines et de l’histoire utilise les méthodes de celle-ci, et aboutit à des conclusions qui sont de même nature que les conclusions historiques
obtenues dans n’importe quelle autre partie du monde » (1965). Le réquisitoire qu’elle dresse contre l’histoire africaine, est sévère. Il porte autant sur les infrastructures, le personnel, les
approches, les résultats que sur l’histoire coloniale et l’ethnohistoire traitée comme une réponse à l’absence ou à la parcimonie de sources écrites et archéologiques et le signe distinctif de l’histoire africaine. Elle déplore la faiblesse de la production française sur l’Afrique, en nombre et en
qualité, face aux britanniques. Elle esquisse un véritable programme pour la recherche historique
sur l’Afrique, en opérant une double rupture avec l’histoire coloniale et la tradition orale. Non
plus « l’histoire coloniale conçue par les hommes qui la firent (officiers, administrateurs ou
historiens) convaincus du bien-fondé de l’impérialisme, mais une histoire attachée à dégager des
péripéties de la conquête, leur incidence sur l’évolution interne des peuples : quel accueil les
Africains réservèrent-ils au monde moderne ; quels furent les facteurs d’inhibition ou, au
contraire, d’accélération du progrès des sociétés alors confrontées à l’Occident » (1969).
S’adossant aux travaux de Jean Chesneaux sur le passage d’une conception 
« occidentaliste à une conception nationale de l’histoire » (1966), elle offre sa conception du travail historique en
Afrique, convaincue qu’il est possible de substituer à l’euro centrisme historique, une histoire
résolument 
« afrocentrée » « à partir de sources partielles, partiales et surtout allogènes » (1969).
Le souci historien se révèle plus singulièrement dans la centralité de la référence à l’École des Annales.

Catherine a opéré deux détours décisifs concernant les rythmes de l’évolution des sociétés
africaines : d’une part, l’inscription dans la longue durée qui ouvre des riches perspectives pour
l’exploration de l’histoire économique et démographique, quelles que soient les périodes,
précoloniale, coloniale et postcoloniale. Elle constate que la caractéristique principale des sociétés
africaines du 19ème-20ème siècles est une superposition de deux niveaux apparemment
contradictoires ; les débats et controverses portant sur les modes de production et les questions
relatives à l’État, sa formation, aux systèmes d’inégalités et de domination qui lui sont associés, au
rôle du mariage et de la parenté dans les sociétés lignagères africaines pour qualifier les relations
entre les ainés et les cadets sociaux, et les différences et similitudes des communautés paysannes
précapitalistes, celles de l’Afrique incluses, d’autre part. Procédant à une critique systématique
des approches de J. Suret-Canale (mode de production tribal-patriarcal), de Godelier (mode de
production asiatique avec ou sans 
« grands travaux) et de Cl. Meillassoux à Terray et P-P. Rey
(mode de production lignager), elle met l’accent sur la juxtaposition des deux éléments
apparemment contradictoires: l’économie villageoise de subsistance locale et le commerce de
longue distance (caractéristique des formations sociales de l’Afrique de l’ouest). Elle sort la
production de sa dimension exclusivement économique, en y intégrant l’ensemble de la vie sociale et religieuse, soulignant la difficulté de faire la distinction entre les infrastructures et la
superstructure.

Mon dernier terrain de rencontre avec Catherine est celui de l’histoire urbaine. S’appuyant sur
les travaux disponibles tant sur la période précoloniale, coloniale que postcoloniale, elle propose une lecture de l’histoire urbaine qui prête attention aux différents rythmes, temporalités et
interpénétrations d’histoires anciennes remixées par les défis du présent. Elle prête, en particulier,
une très grande attention au travail sur les récits, les conflits, les nouvelles habitudes, les
solidarités et les ressources des acteurs, pour présenter la ville comme le lieu par excellence de la
compétition. Elle rend compte avec minutie d’une histoire de la ville qui signale qu’elle n’est pas
étrangère à l’Africain. Les manifestations les plus significatives de l’engagement, de
l’appropriation et de la domestication africaine de la ville, elle la retrouve dans l’occupation de
l’espace, les activités économiques, sociales et culturelles et la confrontation, directe ou indirecte,
avec les logiques administratives du contrôle social et sanitaire et les règles de socialisation qui
imposent un itinéraire d’assimilation (la politique française) ou d’exclusion de la culture et de la
société urbaine (pale of settlement britannique et l’apartheid sud-africain). Elle ne perd jamais de vue les innovations et réaménagements des ressources culturelles et sociales de l’histoire africaine dans un espace urbain qui favorise les recréations. Elle montre avec une grande vivacité,
comment les opportunités offertes par la ville ont été saisies avec une extraordinaire voracité par les Africains et les Africaines. Cet appétit, on le retrouve, en particulier, dans la musique, le sport,
le souci du corps et de l’esprit – singulièrement dans les expressions religieuses et politiques - les
arts visuels et plastiques, les conduites délinquantes qui sont les pistes que j’ai commencé à
défricher à la suite de Catherine. La ville se présente, simultanément, comme un espace
d’émancipation propice aux changements pour les cadets sociaux et les subalternes, mais aussi un espace privilégié de l’affichage de l’autorité et de sa contestation. Au-delà des incertitudes
sémantiques et d’une identification précise de la tranche d’âge recouverte, la domination du
segment « jeune » est une variable motrice de la démographie urbaine. Cette situation établit le
conflit générationnel comme l’une des forces les plus dynamiques et les plus persistantes de
l’histoire africaine pour l’accès au pouvoir, aux femmes et à l’autorité rituelle. L’Islam, le
christianisme et l’urbanisation consécutive à la domination coloniale ont rendu les querelles
générationnelles et de genre encore plus effectives, en les alimentant par la création de nouvelles
opportunités et de nouvelles contraintes idéologiques et matérielles. Les mutations religieuses et urbaines ont entrainé l’affaiblissement du contrôle des 
« anciens » sur les 
« jeunes » et les femmes,
l’émergence de nouveaux leaders et de nouvelles formules associatives.

A ces intérêts « anciens » qui ont continué à alimenter la conversation, s’ajoutent des
préoccupations nouvelles, l’histoire des femmes et une amplification des interventions
historiographiques. Ce qui demeure, pour moi, la forte contribution de Catherine est son
décalage permanent par rapport aux thématiques, méthodes et théories associées à l’histoire de.l’Afrique. Une histoire dans le temps du monde. Une histoire qui répond aux exigences de la
pratique historienne.
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1 Essais d’ego-histoire. Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot, Rene Remond, 1987

2 « Recording the oral history of the Bakuba. I: Methods », et “II: Results” Journal of African History, 1,
1960 (45-53) et 2, 1960 (257-270).
3 Tradition orales et archives au Gabon. Contribution à l’ethnohistoire (L’homme d’Outremer, 1962.
4
« Tradition orale et chronologie », Cahiers d’Études Africaines, 7, II-3, 1962 (462-476) 
5 « The Archive of Tropical Africa: A Reconnaissance », Journal of African History, 1, 1, 1960 (129-147)
et The Atlantic Slave Trade: A Census. Madison, University of Wisconsin Press, 1969.
6 La Crise de l'État prussien à la fin du XVIIIe siècle et la genèse de la mentalité romantique. Paris, PUF, 1947 et « Un faux problème, l’Ethnohistoire », Annales ESC, 20, 2, 1965 (291-300).
7 Tableau géographique de l'Ouest africain au Moyen Age : d'apre s les sources e crites, la tradition et
l'archéologie. Dakar, IFAN, 1961.
8 L’Odeur de l’Afrique. Essais sur des limites de la science et de la vie en Afrique noire. Paris, Presence
Africaine, 1982 et The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge. Bloomington, Indiana University Press, 1988. 
9 The Seaborne Portuguese Empire, 1415-1825. New York, Alfred Knopf, 1969.
10 A History of the Upper Guinea Coast, 1545-1800. Oxford, Clarendon Press, 1970.
11 Trade and politics in the Niger Delta, 1830-1885: an introduction to the economic and political history
of Nigeria. Oxford, Oxford University Press, 1956.
12 La compagnie du Senegal. Paris. Présence Africaine, 1958
13 Se reporter à la bibliographie très incomplète ci-dessous des travaux de Catherine : « Réponse au
questionnaire de Mamadou Diouf ». Message email, 11 Octobre 2013 ; Histoire des villes d'Afrique noire
des origines à la colonisation.« Une histoire longue de la mondialisation africaine ? », in Histoire coloniale, Héritages et transmission, Paris, BPI, 2007, pp. 153-164 ; « La mise en dépendance de l'Afrique noire, 1800-1970 », Cahiers d'Etudes Africaines, n° 61-62, 1976 (7-58) ; « Où se situe l'Afrique Noire dans
l'histoire du système mondial? » in History and Underdevelopment, L.Blussé, H.L. Wesseling et G.D.
Winins (eds.), Leiden, EHESS, 1980pp. 146-157 ; (Sous la direction), Sociétés paysannes du Tiers-
Monde, Presses Universitaires de Lille, 1981 ; (En collaboration avec Alain Forest), Décolonisation et
nouvelles dépendances : modèles et contre-modèles idéologiques et culturels dans les pays du Tiers-
Monde, Presses Universitaires de Lille, 1986 ; Brazza et la prise de possession du Congo. La mission de
l'Ouest africain, 1883-1885, Paris-La Haye, Mouton, 1969. Le "Congo français" [ex-AEF] au temps
des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930. Paris-La Haye, Mouton, 1972, 690 ; Afrique noire.
Permanences et ruptures, Paris, Payot, 1985 ; « Histoire démographique africaine. L'état de la question dans la littérature anglophone », Cahiers d'Etudes Africaines, XXVII-1-2, n° 105-106, 1987 (203-211) ;
« Le blocus de Wydah (1876-1877) et la rivalité franco-allemande », Cahiers d’Études Africaines, II, 1962 ; La découverte de l'Afrique : l'Afrique noire atlantique, des origines au XVIII° siècle. Paris, Julliard,
1965 ; (sous la direction), L’Afrique et la crise de 1930. Revue Française d’Histoire d’Outremer, Numéro spécial, 63, 1976 ; (avec H. Brunschwig et H. Moniot), Histoire africaine, constatations, contestations
Numéro spécial double Cahiers d'Études Africaines, n° 61-62, 1976 ; 
« Sources orales et Histoire de
l'Afrique », Mémoires de la colonisation, Table Ronde Aix-en-Provence, déc.1988, Études et Documents,
1989, Aix, pp. 93-104 ; « African History and Historians », The Surreptitious Speech : Présence Africaine
and the Politics of Otherness 1947-1987 (Valentin Mudimbe ed.), Chicago University Press, 1992 (a) (59-
94) ; « Africanist Historiography in France and Belgium : Traditions and Trends » (avec B. Jewsiewicki),
in B. Jewsiewicki et D. Newbury (eds,), African Historiographies : What History for Which Africa?
Londres, Sage, 1986 (139-150) ; « Anthropologie et Histoire de l’Afrique noire », Annales, E.S.C., 1,
1969, (142-163). ; 
« Recherches sur un mode de production africain », La Pensée, 1969 ; « Réflexions
d’historienne », Revue Canadienne d’Études Africaines, 1985 ;
« Mode de production, Histoire africaine et Histoire comparée », Revue d’Histoire d’Outremer, LXV, 240, 1978 ; Les Africaines. Histoire des femmes d'Afrique noire du XIX° au XX° siècle. Paris, Desjonquères, 1994 ; « Genre et Justice. Les
recherches avancées en langue anglaise (Gender and Justice. Advanced Research in English Language) », Cahiers d’Etudes Africaines, 2007 (461-494); « The Process of Urbanization in Africa. From the Origins to the Beginning of Independence. An Overview Paper », African Studies Review 34, 1991; « Villes africaines anciennes. Une civilisation mercantile pré-négrière dans l'ouest africain, XVIe et XVIIe siècles »,
Annales E. S. C., n° 6, 1991 ; « Gestion urbaine et décolonisation en Afrique noire française », Ch.-R.
Ageron et Marc Michel, L'Afrique noire française : l'heure des indépendances, 1992 ; Histoire des villes
d'Afrique noire des origines à la colonisation, Paris, Albin Michel, 1993 ; (En collaboration), Les échanges
ville-campagne en Afrique francophone : mobilité des hommes, circulation des biens, diffusion des modèles, Paris, L'Harmattan, 1996 ; (Avec Odile Goerg), La ville européenne outre mers : un modèle conquérant ? Paris, L'Harmattan, 1996 ; Les enjeux politiques de l’Histoire coloniale, Marseille, Agone,
2009 ; « Le tropisme de l’université française face aux postcolonial Studies », N. Bancel et al., Ruptures
postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, 2010 ; « Histoire et historiographie du
politique en Afrique Le tropisme de l’université française face aux postcolonial Studies », Nicolas Bancel et al. (sous la direction) Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française Paris, La Découverte, 2010 (317-327) ; L'Afrique et les Africains au XIX° siècle. Mutations, Révolutions, Crise.
Paris, Colin, 1999 ; « Un essai de périodisation de l’histoire africaine », & « Le musée du Quai Branly ou l’histoire oubliée », in Adam Ba Konaré (sous la direction), Petit précis de remise à niveau sur l’histoire
africaine à l’usage du Président Sarkozy. Paris, La Découverte, 2008 (43-58 et 125-138) ; Coquery-
Vidrovitch, Catherine et Henri Moniot, L'Afrique noire de 1800 à nos jours, (avec Henri Moniot), Paris, P.U.F. 1974


J’ai rencontré pour la première fois Catherine Coquery-Vidrovitch le 09 octobre 1985 à son bureau du Laboratoire Tiers-Monde Afrique situé à la Tour 33/34 de l’Université Denis-Diderot, Paris 7. Bien sûr comme tous les étudiants et étudiantes des départements d’histoire des universités d’Afrique francophone, je la connaissais de nom et j’avais déjà lu à Dakar l’ouvrage co-écrit avec Henri Moniot, L’Afrique noire de 1800 à nos jours [1].
J’appréhendais bien sûr cette première rencontre survenue au deuxième jour de mon premier séjour en France, avec une professeure d’une si grande renommée en Afrique. Je me posais une seule question : acceptera-t-elle mon inscription au DEA d’histoire. Je dus sacrifier à l’exercice d’écrire de suite une note sur mes perspectives de recherche en thèse, pour accompagner mon dossier comprenant les diplômes déjà obtenus avec relevés de notes. Dans l’après-midi, le résultat tomba, j’étais autorisé à prendre une inscription sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovitch. J’appris plus tard par Catherine elle-même, lors du colloque international que mes étudiants ont organisé en hommage à ma carrière, que la lettre que Mamadou Diouf lui avais fait parvenir à l’époque indiquant que j’étais un bon étudiant mais un peu paresseux avait contribué à la décision. À ma grande satisfaction, Catherine a précisé à ce colloque que cette appréciation de Mamadou Diouf n’était vraie qu’à moitié d’autant que j’avais été le major de la promotion du DEA histoire d’Afrique de cette année-là. En vérité, ce que ni Mamadou ni Catherine ne sait toujours pas est que je suis plutôt un incorrigible adepte de la procrastination.
Je garde de cette relation établie, depuis lors, des souvenirs marquants. Sans être invasive, Catherine a bien accompagné ma carrière d’enseignant du supérieur mais surtout de chercheur, en m’apportant son soutien institutionnel et parfois même psychologique dans mes moments de doute. Certainement qu’elle ne se doutait pas que l’invitation qu’elle me fit au colloque « Les jeunes en Afrique », organisé en 1992 par son laboratoire, au tout début de mon parcours d’enseignant du supérieur, m’a mis le pied à l’étrier dans le monde de la recherche en histoire d’Afrique.
Au moment où j’entrai dans le vaste cercle des étudiants d’Afrique de Catherine, j’avais déjà quelques années de militantisme politique et syndical dans les partis de gauche au Sénégal. Cette expérience m’avait appris à défendre mes convictions avec détermination. Toutefois, c’est avec Catherine que j’ai acquis la compétence qu’est la pugnacité dans les débats scientifiques, sans dogmatisme. Elle m’a toujours fasciné avec sa grande capacité d’écoute qui valorise et donne de la confiance à ses étudiants que nous étions. Je garde en souvenir cette phrase que je l’ai entendue plusieurs fois prononcer : "aujourd'hui, j’en apprends plus sur l’histoire d’Afrique auprès de mes étudiants que dans les livres !" C’est le jour où j’ai entendu Michel Goeh-Akué expliquer à RFI ses relations avec ses étudiants à Lomé que j’ai compris combien nous, anciens étudiants de Catherine, avons appris auprès d’elle comment construire une efficace et conviviale équipe de travail mêlant plusieurs générations, débarrassée de tout esprit mandarinal.
Le moment qui m’a le plus marqué dans nos relations reste le panel auquel je pris part et qu’elle modéra lors du 3e congrès de l’Association des Historiens africains, à Bamako le 11 septembre 2001. Ma présentation avait fait l’objet de très vives critiques dans un amphithéâtre plein à craquer sur la question de l’écriture africaine de la traite et de l’esclavage. Je garde un souvenir ému du sourire encourageant qu’elle m’adressa au moment de me donner la parole pour répondre aux brûlantes questions qui m’étaient adressées par mes contempteurs d’alors. A l’issue des débats, elle me confia : « je suis fier de toi ».
Le souvenir le plus drôle que je garde de nos relations est ce moment où on est passé au tutoiement. J’avais été invité avec Achille Bembé à sa résidence de la Tour Montparnasse, 8 rue du Commandant Mouchotte, si ma mémoire est bonne. Michel son époux, avec la même accueillante générosité, était à la cuisine à préparer un de ces plats dont on garde le souvenir ineffaçable. A table, il croquait au crayon noir tous les invités et distribuait les portraits vivants avant le départ des convives. Ce jour-là, je m’adressai comme à l’accoutumée à Mme Coquery qui me fit observer qu’on était maintenant des collègues et que je pouvais désormais la tutoyer et l’appeler Catherine. Immédiatement, un sentiment de confusion m’envahit. Reprenant mes esprits, je lui fis remarquer qu’en fait, je passais de l’un à l’autre sans m’en rendre compte car, dans ma langue maternelle, le wolof, il n’y a pas de tutoiement ou de vouvoiement. On y marque le respect dû aux aîné.e.s en les nommant à partir du système de parenté. Ainsi, pour une personne comme elle, ou je continue de l’appeler Mme Coquery ou je change en Tante Catherine. Elle éclata de rire et me dit préférer et de loin être appelée Madame plutôt que Tante. La table en fut bien égayée. Je me résolus avec toutes les difficultés à passer de Madame Coquery à Catherine. Aujourd’hui encore, mon cerveau fourche avant que ma langue ne se résout à la tutoyer.
Catherine n’est sûrement pas étrangère au choix qui fut porté sur ma personne pour prendre la parole à la cérémonie d’ouverture du XXe congrès du Comité international des Sciences Historiques (CISH), tenu à Sydney en 2005. Durant son mandat au bureau de cette importante organisation, elle a porté le plaidoyer pour que l’Afrique y prenne toute sa part, ce qui fut acté dès le congrès d’Oslo en 2000. J’avoue avoir été particulièrement flatté de lire le mot de Catherine, rendant compte du processus qui avait abouti au choix du bureau du CISH : « Notre succès fut confirmé lorsque, à Sydney, la conférence inaugurale du congrès fut confiée à Ibrahima Thioub, le plus brillant d’entre-eux » [2]. C’est à ce colloque que l’historien nigérian Anthony Asiwaju, éminent spécialiste de la frontière, lui décerna le titre de "Mama Africa".
Last but least, immense fut ma joie d’accueillir Catherine comme invitée d’honneur du colloque, organisé les 13, 14 et 15 juillet 2023, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, par mes anciens étudiants, rendant hommage à mon parcours universitaire. Comme toujours, elle y fit un témoignage connectant les relations humaines qui se construisent dans nos parcours personnels avec la réflexion historienne qui participe à ouvrir les meilleurs futurs à nos sociétés connectées.
Je souhaite à Catherine, notre très chère "Mama Africa", de vivre encore de nombreuses années, en très bonne santé, pour continuer d’inspirer, comme elle a su le faire avec brio et humanisme, toute sa carrière durant, des générations d’historiens et d’historiennes, et de bien d’autres chercheur.e.s des sciences humaines, de tous les continents.

[1] Coquery-Vidrovitch (C.) et Moniot (H.). L'Afrique noire de 1800 à nos jours, Paris, PUF, 1974, 462 p. 
[2] Catherine Coquery-Vidrovitch, Le choix de l’Afrique. Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, Paris, La Découverte, 2021, p. 238.  

Documentaire "Endam Bilaali. Renégocier les identités en situation post-esclavage" 

Ndlr :
Ibrahima Thioub Historien 
Professeur à la retraite
Vice-Recteur de l’Université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba
Ancien Recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar Sénégal 
Nota :
Michel Coquery était un universitaire et un géographe 
En savoir plus :  
https://www.jssj.org/wp-content/uploads/2012/09/JSSJ4-2-en.pdf

Catherine Coquery-Vidrovitch, mon ancien directeur de thèse devenue une de mes meilleures amies : J’ai appartenu, en 1971, au tout premier groupe de « thésards » que Catherine a eu lorsqu’elle est passée maître de conférences ; je crois avoir été le premier à
avoir soutenu une thèse d’État sous sa direction en février 1981. 
Bien que j’aie fini, j’ai été proche d’elle et feu son mari, Michel Coquery, qui appréciait beaucoup ma curiosité d’esprit
et mon engagement politique ; le couple aimait aussi le fait que, à la différence de nombre de leurs anciens étudiants entrés en politique, je trouvais le temps de poursuivre mes recherches tout en assumant de lourdes responsabilités ministérielles (ministre de l’Éducation nationale
pendant 6 ans). Nous nous sommes ainsi liés d’une grande affection réciproque: je suis toujours reçu chez Catherine et elle a fait plusieurs séjours chez moi, en Côte d’Ivoire.

Ndlr : 🎤 lnterview/ portrait du Professeur Pierre Kipré à  l'occasion de son dernier livre https://pressentinelle2.blogspot.com/2026/03/exclusif-interview-portrait-du.html


J'ai rencontré madame Catherine Coquery-Vidrovitch, la professeure, pour la première fois en octobre 1984, dans son bureau à l’université. C’était, si je ne m’abuse, un après-midi, vers 17 heures, un jour où elle recevait ses étudiants, notamment ceux inscrits en thèse, DEA ou maîtrise sous sa direction. Il y avait du monde dans le couloir menant à son bureau. 
Nous étions trois étudiants burkinabè, bénéficiaires d'une bourse nationale pour poursuivre nos études en France. Lorsque nous nous sommes présentés et lui avons exposé les raisons de notre visite, elle n'a pas semblé surprise le moins du monde ; mieux encore, elle paraissait déjà être au courant de notre présence.
Nous avions choisi de poursuivre nos études de maîtrise en France, plus précisément à l’université Paris VII, qui avait signé une convention avec l’université de Ouagadougou. Notre présence s'inscrivait pleinement dans le cadre de cette convention interuniversitaire. L'accueil a été chaleureux et nous avions bénéficié d'une écoute bienveillante.
Par la suite, nous avons pris part aux séminaires qu’elle animait, notamment ceux du mardi après midi, qui ont fortement nourri ma réflexion. 
Mon année universitaire s’est achevée par la soutenance d'une maîtrise en 1985 dont le sujet portait sur le transfert de pouvoir économique en Haute-Volta entre 1956 et 1965. 
L'année suivante, dans le cadre du DEA, la structure de formation de troisième cycle avait lancé une recherche approfondie sur les investissements publics urbains en Afrique, à laquelle j'ai apporté ma contribution. C'est à cette occasion que mon engagement dans le domaine de l’histoire urbaine a véritablement débuté, aux côtés de Madame Catherine Coquery-Vidrovitch, qui dirigeait ces travaux au sein du laboratoire Tiers-Monde Afrique dont elle assumait la responsabilité. Après l'obtention du DEA en 1986, j'ai poursuivi mes recherches sur le thème de l'urbanisation au Burkina Faso, de la période coloniale aux années 1980, toujours sous sa direction. 
C'est également pendant cette période que j'ai rencontré le Pr Pierre Kipré lors d'un séminaire à Paris I. A cette occasion, j'ai pu obtenir un 
rendez-vous avec lui à Paris VII où, durant de longues heures, j'ai bénéficié de ses précieux conseils en matière de recherche en histoire urbaine.   
Je suis rentré au pays - comme on dit familièrement dans notre milieu - en 1992, après avoir soutenu ma thèse. 
En somme, madame Coquery-Vidrovitch a assuré mon encadrement académique de la maîtrise jusqu'à la thèse.
Nous sommes restés en contact jusqu'en 2025. Au-delà des liens académiques, je pense toujours à elle à l'occasion de la Sainte-Catherine et du Nouvel An.
Je garde d’elle l’image d’une personne très compétente sur le plan professionnel tant dans les domaines visibles, comme les publications scientifiques, que dans celui de l’encadrement des chercheurs. 
Elle sait repérer les points forts d’un chercheur sans être excessivement directive. 
En même temps, c'est une femme de caractère qui, le plus souvent, ne laisse pas les gens lui manquer d'égards sans réagir. 
Derrière la rigueur qui la caractérise parfois, la professeure qu'elle est cache une âme sensible, n'hésitant pas à aider ceux qui sont en difficulté. D’une grande disponibilité, elle recevait aussi ses étudiants à son domicile avec une chaleur toute maternelle. Une bonté qui lui a naturellement valu le surnom affectueux de "Maman Afrique".


Respect et affection au Professeure Catherine Coquery- Vidrovitch

L’un de mes amis historiens l’appelle affectueusement la Grande Catherine.
Ses anciens collaborateurs et collaboratrices, ainsi que ses étudiants et étudiantes, lui ont
offert des Mélanges intitulés "Mama Africa" : Hommage à Catherine Coquery-Vidrovitch. 

Je crois que c’était la première fois qu’un professeur d’université en France recevait
publiquement ce titre de « maman ». Lui attribuer ce nom - peut-être suggéré par ses anciens
élèves du continent - pouvait relever de leur manière africaine de la célébrer et de l’honorer.

En tant que féministe, je trouvais cette appellation quelque peu réductrice, mais je pense qu’elle exprimait leur affection sincère.

C’était leur façon de témoigner de leur respect à une
figure remarquable qui les avait formés et encadrés. Elle avait accueilli leurs idées et partagé
des débats, avec une attention constante, sans jamais leur opposer l’arrogance du savoir - elle
avait un parcours académique exceptionnel - ni la moindre condescendance, face à leur désir
d’apprendre et de construire l’histoire africaine à partir de l’Afrique.
Catherine Coquery-Vidrovitch nourrissait une passion profonde pour l’histoire, en particulier pour l’histoire africaine. Sa contribution à son développement, dans l’université
française, a été remarquable. Elle avait participé à faire reconnaître la dimension de cette
histoire et à lui rendre une légitimité sous-estimée, sinon niée, au titre que les sociétés
africaines étaient « sans histoire ». 
En effet, écrit-elle, 
« l’histoire africaine proprement dite
date, en effet, des années de décolonisation. Il n’existait que de l’histoire coloniale » (Afrique & Histoire 2006). Cette action, elle l’a menée avec une force, une rigueur et un engagement
qu’il faut souligner parmi toutes ses qualités. « Je ne suis pas militante, a-t-elle souvent dit ; je
suis engagée ».

Je prendrai un exemple personnel. Installée au SEDET, Catherine m’avait fourni un exemplaire d’Afrocentrismes. L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique (2000, 1ère édition), sous la direction de François-Xavier Fauvelle, Jean-Pierre Chrétien et Claude- Hélène Perrot. 
Elle pensait que cet ouvrage ne rendait justice, ni à l’effort majeur de réflexion de la recherche africaine, hors (voire contre) des sentiers battus des africanismes, ni à sa liberté de repenser et construire l’histoire du continent dans l’histoire du monde. Le philosophe et
égyptologue congolais adressait une réponse cinglante à cet ouvrage, dans Le sens de la lutte
contre l’africanisme eurocentriste (2010) où il critiquait, de façon virulente, les positions de
l’africanisme. Pathé Diagne, économiste et linguiste sénégalais, à qui j’avais remis ma copie, donnait lui aussi une réponse dans L’Afrique enjeu de l’histoire : Afrocentrisme,
Eurocentrisme, Sémitocentrisme (2013), dernier élément d’une trilogie. Il y dénonçait le fait que 
« l’on instrumentalise consciemment des slogans, pour jeter la confusion et le discrédit sur des œuvres scientifiques novatrices remarquables. On se refuse au débat serein qui confronte, non pas des postures, mais des positions sur des faits. On systématise la pratique de la simple négation. On retrouve tous ces ingrédients dans Afrocentrismes » (p. 15-16). Tous les deux proposaient ainsi une critique globale de l’africanisme eurocentriste et réaffirmaient
la nécessité d’une historiographie africaine autonome, capable de produire ses propres
paradigmes. 

Catherine ne pouvait pas s’y opposer. 

Je ne suis pas historienne, mais j’ai connu Catherine Coquery-Vidrovitch, depuis de
nombreuses années, à travers ses relations avec les historiens africains de ma génération ou un peu plus âgés et de celle d’après, lorsqu’elle les accueillait à l’université en France ou venait enseigner à l’université de Dakar. 

Elle avait dirigé plusieurs de leurs thèses et présidé des
jurys de soutenance dont la mienne, quelques années plus tard. Lorsque j’ai eu besoin de trouver un laboratoire d’accueil rattaché au CNRS, je m’étais tournée vers elle. 
Elle m’avait ouvert autant les portes du SEDET (Université Paris Diderot) qui a constitué, pour moi, un espace scientifique et chaleureux de travail que celles de son appartement à Montparnasse, 
puis de sa maison, Porte de Vanves. Je ne l’en remercierai jamais assez. Au-delà de nos activités universitaires, nous avons tissé des liens d’affection qui m’ont autorisée à l’accueillir, récemment, chez moi, au Sénégal. Elle avait tenu à assister en personne, à 
l’hommage rendu en février 2025, à l’UCAD, aux historiens Boubacar Barry et Abdoulaye 
Bathily dont elle avait présidé les soutenances de thèse, quelques décennies plus tôt. Elle s’était adressée à l’assemblée en soulignant combien leurs échanges les avait nourris 
mutuellement. Elle est restée fidèle à ces amitiés nouées, tout au long de sa carrière.
C’est une passion que nous avons partagée autour des étude des femmes. Catherine a poussé nombre des étudiantes,françaises et africaines, à s’intéresser à la question et à 
produire des travaux remarquables sur les femmes africaines. C’est elle qui m’a introduite à la 
revue Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, créée en 1995 et devenue, Clio. Femmes, Genre, 
Histoire, en 2013. Son apport à la revue a été décisif. Elle en a consolidé l’orientation vers 
l’Afrique et l’histoire coloniale. Elle a eu l’ambition non seulement de donner de la place à 
l’histoire des femmes dans l’histoire de l’Afrique, mais aussi, si je peux le résumer ainsi, d’« engendrer » cette histoire de l’Afrique, en associant historiennes de l’Afrique et 
historiennes du genre. Ainsi, en 1997, elle coordonnait, avec Françoise Thébaud, un numéro 
de Clio, Femmes d’Afrique, et m’invitait à y publier. De même, elle me proposait d’écrire un chapitre sur le féminisme en Afrique, dans le dernier volume de l’Histoire générale de 
l’Afrique (à paraître). 

Nous lui devons une somme, parue en 1994, Les Africaines - Histoire des femmes 
d'Afrique subsaharienne du XIXe au XXe siècle et rééditée en 2013 et 2021. Ce n’est sans 
doute pas le lieu ici de présenter l’ouvrage et d’en faire une lecture critique poussée. Une telle 
mine de connaissances cumulées dans les domaines de l’histoire, de l’économie ou de la 
culture mérite une analyse scrupuleuse et méthodique des conditions faites aux femmes,  
un exercice digne des diverses contributions de cet ouvrage. 
Une idée essentielle que j’en ai retenues c’est la reconnaissance de
« l’énergie peu commune des Africaines » et, moi 
de rajouter : qui nous rend « centrales, mais pas égales ». Cette énergie leur permet de traverser toutes les épreuves affrontées. 
Cet ouvrage fait date dans l’historiographie des Africaines, comme l’est, plus récemment, "Les femmes écrivent l’Afrique", publié sous la direction d’Essy Sutherland et Aminata Diaw. 

Merci infiniment, Catherine, pour tout ce que votre engagement et votre amitié ont permis 
de bâtir.
Dakar, mai 2026

Ndlr : Fatou Sow est une sociologue sénégalaise, titulaire d’une HDR en sociologie. Elle a mené sa carrière au CNRS, en poste à l’université de Dakar, puis au SEDET, dirigé par Catherine 
Coquery-Vidrovitch, à l’Université Paris Diderot. Ses travaux ont surtout porté sur les femmes africaines et une approche féministe des sciences sociales en Afrique.


 
Je garde dans mes courriels, comme précieuse archive, les échanges avec Catherine Coquery-Vidrovitch à propos du tout dernier volume, le onzième, de l’Histoire Générale de l’Afrique, dont elle a coordonné la première section, celle publiée aujourd’hui en anglais sous le titre de « Global Africa Today ». 

Pour moi, Catherine est tout entière dans ce titre et cette section.

D’abord parce que tout son travail au service de l’histoire africaine a donné corps à ce concept qui apparaît tout à la fin des volumes de l’Histoire générale : celui d’une « Afrique globale », une dans sa diversité, qui n’est plus reléguée dans les marges d’une histoire universelle qui se serait déployée sans elle mais qui est, bien au contraire, inscrite au cœur du monde comme force d’humanisation continue de notre planète terre.

Ensuite parce que les liens profonds qui se sont tissés entre elle et les chercheurs et chercheuses sur l’Afrique, et qui doivent tant à son œuvre, se manifestent dans le climat d’amitié qu’elle a créée autour de l’équipe dont les contributions constituent cette exploration d’une « Afrique globale ». Nous sommes nombreux, nous sommes légion, à lui témoigner en retour de notre affection. 

📚 Mon conseil lecture :


🖋 Aux professeurs :
Pierre Kipré, Ibrahima Thioub & au docteur Fatou Sow qui m'ont aidé à contacter d'anciens étudiants  de Catherine Coquery-Vidrovitch 
📷 À Sarah Spyridakis Coquery pour sa participation à  l'iconocraphie 

Et bien sûr à Catherine Coquery-Vidrovitch qui a soufflé 90 bougies en novembre dernier.

🖋 Merci chère Catherine de ta totale confiance. Je garde à jamais de toi et de Michel (disparu en novembre 2011) le souvenir d'un couple merveilleux.

Nora Ansell-Salles Legrand

📷 Autre source  
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