EXCLUSIF : Interview/ portrait du professeur Pierre KIPRÉ
AVANT PROPOS
Rappel des principales étapes du parcours du professeur Pierre Kipré
Originaire de Daloa (ville située à l'Ouest de la Côte d'Ivoire). Pierre Rémy Aimé Kipré est né le 23 février 1945 à Danané.
Il effectue une partie de ses études en France où il obtient le baccalauréat en 1965, puis le CAPES d’histoire-géographie en 1972, et un Doctorat en Lettres et Sciences humaines en 1981.
De retour en Côte d'Ivoire il occupe divers postes à l’École normale supérieure d’Abidjan, avant de devenir en 1986 professeur titulaire d’histoire contemporaine.
Il est nommé Ministre de l’Éducation le 15 Décembre 1993 poste qu’il occupe jusqu’au 10 Août 1999.
Il assure, de 2007 à 2010, la fonction d'ambassadeur de Côte d’Ivoire en France.
de l'Ascad [*]
Au titre des distinctions, Pierre Kipré a reçu le prix NOMA en 1987, la distinction d’Officier des Palmes académiques en 1995, et de Commandeur de l’Ordre du mérite de l’Éducation Nationale en 2007.
Le professeur Pierre Kipré est par ailleurs l’auteur de nombreux ouvrages[**] personnels, contributions à des ouvrages collectifs, articles revues universitaires et rapports inédits.
Son dernier livre : "Cultures, Identités et Progrès des Sociétés" vient de paraître aux éditions Le Lys bleu.
En marque de reconnaissance, la République de Côte d’Ivoire a donné le nom de Pierre Kipré a l'une de ses avenues. Un juste hommage à
"l'un des meilleurs acteurs du système éducatif ivoirien depuis 1960".
👉 Si vous deviez faire votre auto portrait, que diriez-vous de vous ?
Un homme ordinaire, un peu trop généreux, qui croit au partage, acharné au travail
intellectuel, curieux de tout ce qui s’écrit dans sa discipline et les sciences sociales en général.
👉 Vous souvenez-vous de votre 1er engagement ?
Oui, défendre mes cadets dans la famille et mes camarades de classe à l’école, depuis mes
années de collégien.
👉 À quelle carrière vous destiniez-vous, adolescent ?
Être un jour enseignant comme mon père, mais au moins dans un lycée.
👉 À quelle époque et dans quelle circonstance le monde de la politique a-t-il croisé votre route ?
Lorsqu’étudiant, j’ai été élu président de l’association des étudiants de mon université en 1967 ; à peine installé dans cette fonction (une semaine), une manifestation contre une mesure du gouvernement a entrainé l’arrestation de centaines de camarades. Mon engagement
politique a ainsi commencé, avec plus tard, tous les aléas de la vie politique.
👉 Par quel chemin détourné, ou pas, devient-on ambassadeur ?
J’avais été ministre pendant six ans, puis j’étais revenu à mes enseignements à l’université après le coup d’État de décembre 1999 dans mon pays ; mon engagement pour une politique plus démocratique et plus souverainiste m’a amené à rompre avec mon ancien parti politique.
Un ami et ancien condisciple, Laurent Gbagbo, est devenu président de la République ; c’est
lui qui, à ma grande surprise, m’a proposé d’être ambassadeur de notre pays en France pour y
tenter une politique de rapprochement entre les deux pays. Bien que non diplomate, j’ai
accepté d’apporter ma contribution à sa vision des relations entre notre pays et la France. -
👉 Arrête t-on vraiment un jour de faire de la politique ?
Oui, mais à condition d’avoir un projet d’activité qui vous paraisse plus motivant que les jeux de la politique.
👉 Quel regard portez-vous sur les réseaux sociaux ?
Ils sont un nouveau support de l’intercommunication qui, encore mal maîtrisé et permettant
facilement l’anonymat des communicants, ne permet pas d’y voir immédiatement les progrès qu’ils apportent dans le partage positif d’informations et d’idées. Les sociétés contemporaines
doivent donc améliorer ce support en y intégrant les moyens techniques qui permettent d’en
écarter les usages dangereux (arnaques, pédo-criminalité, harcèlement, etc.)
👉 Où trouvez-vous l'inspiration de vos livres ?
Historien de formation, je pars toujours des faits que la pratique des archives m’apporte ; je ne suis pas assez doué pour la fiction et donc mon
« inspiration » est celle que mon analyse des archives m’impose ; cela part de faits politiques aux questionnements sur les faits de culture ; je ne me donne aucune limite.
👉 Avez-vous déjà en tête le thème du prochain ?
Si mes forces me le permettent, j’aimerais terminer un jour ma documentation et mon analyse des archives (archives écrites, traditions et témoignages oraux) sur la marginalité sociale en Côte d’Ivoire au cours des deux derniers siècles (XIXe et XXe s.)
👉 Quel professeur a le plus marqué votre parcours universitaire ?
Catherine Coquery-Vidrovitch, mon ancien directeur de thèse devenue une de mes meilleures amies : J’ai appartenu, en 1971, au tout premier groupe de « thésards » que Catherine a eu lorsqu’elle est passée maître de conférences ; je crois avoir été le premier à
avoir soutenu une thèse d’État sous sa direction en février 1981.
Bien que j’aie fini, j’ai été proche d’elle et feu son mari, Michel Coquery, qui appréciait beaucoup ma curiosité d’esprit
et mon engagement politique ; le couple aimait aussi le fait que, à la différence de nombre de leurs anciens étudiants entrés en politique, je trouvais le temps de poursuivre mes recherches tout en assumant de lourdes responsabilités ministérielles (ministre de l’Éducation nationale
pendant 6 ans). Nous nous sommes ainsi liés d’une grande affection réciproque : je suis toujours reçu chez Catherine et elle a fait plusieurs séjours chez moi, en Côte d’Ivoire.
👉 La personne que vous êtes aujourd'hui a-t-elle réalisée ses rêves d'enfant ?
En grande partie oui ; et tant pis pour la vie si tous les rêves n’ont pas été réalisés.
Si vous aviez la possibilité de faire vous-même les questions/réponses quelle question vous poseriez-vous ...
👉 Pourquoi aimez-vous écrire ?
Pour dire ma part de vérité dans les débats autour des sujets que j’aborde.
C'EST À LIRE 📚
Disponible sur toutes les plates-formes,
le dernier livre de Pierre Kipré vient tout juste de sortir.
"CULTURE, IDENTITÉS ET PROGRÈS DES SOCIÉTÉS"
🖋Extraits de l’avant-propos de l'auteur
"Aborder la question des cultures africaines, c’est, aujourd’hui, réfléchir aux conditions de
pérennisation et d’évolution positive de nos sociétés. Malgré les mutations et transformations
imposées par l’épisode colonial, ces cultures imprègnent encore fortement nos communautés
nationales au point d’en être l’élément principal d’identification citoyenne….
L’histoire contemporaine de l’Afrique indépendante a montré comment nous sommes passés
de l’autoritarisme des premières décennies d’indépendance, qui prolongeait la logique du pouvoir colonial, aux expériences démocratiques des années 1990. Dans les temps actuels, la
remise en cause de ces ouvertures démocratiques prépare le retour à l’autoritarisme ancien.
On a désarmé les institutions du droit dans nombre de nos États. On les a remplacées par le
seul culte de la force. Ainsi, on a réduit peu à peu le vécu citoyen et la part du citoyen dans le contrôle de l’État. Ainsi de retour, comme sous la colonisation, l’autoritarisme fait régner la peur comme facteur d’obéissance dans le rapport au pouvoir. Certains esprits bien-pensants, surtout en Occident, veulent faire croire que « la démocratie n’est pas pour l’Afrique subsaharienne ». Notre trajectoire historique traduit-elle une relation de pouvoir qui ne s’exprime ici qu’à travers la seule obéissance découlant de la peur ou de la fascination du pouvoir ? Le fonctionnement et la culture fondamentale de nos communautés
ne prouvent-ils pas au contraire que la recherche du consensus des pairs, même dans les
sociétés monarchiques, marque le début d’un mode démocratique de gestion de la chose publique, mode distinct de la démocratie libérale ?....."
RÉSUMÉ
Cultures, identités et progrès des sociétés
Les cultures africaines constituent encore l’élément principal d’identification citoyenne dans nos États, malgré les mutations et transformations imposées par l’épisode colonial. Cependant, face aux diverses inadaptations que révèlent les nouveaux besoins sociaux et politiques, les savoirs, savoir-être et savoir-penser endogènes devraient acquérir et se doter de traits nouveaux et plus novateurs.
Cet ouvrage explore la question de l’évolution des cultures africaines et de leur impact sur le développement des sociétés contemporaines. L’auteur analyse la manière dont les cultures africaines peuvent se régénérer et influencer positivement les institutions éducatives et sociales, tout en réaffirmant leur rôle central dans la construction de la citoyenneté et du progrès en Afrique.
Historienne française
J’ai rencontré d’abord Pierre Kipré comme étudiant. Il venait me voir pour s’inscrire à l’Université Paris-7 (aujourd’hui Paris-Cité) en thèse de 3e cycle en Histoire. Titulaire d’un CAPES, il désirait un sujet de thèse. Ayant entrepris à cette époque de défricher nos connaissances en Histoire urbaine
africaine, je lui proposai de travailler sur l’histoire des villes ivoiriennes,
Abidjan exceptée, car un chercheur avait annoncé qu’il travaillerait sur la
capitale (en fait cette thèse n’a pas été écrite à ce moment là). J’avais à l’époque
beaucoup d’étudiants, Kipré savait travailler, bien entendu je le mis sur les rails et le reçus plusieurs fois, mais je ne le connaissais encore peu. Tout changea quand, deux ans plus tard, le jour de la soutenance s’annonça. Ayant compris que l’étudiant était très sérieux, je me replongeai dans la thèse quelques jours
avant cette date. Je compris que Kipré avait beaucoup et intelligemment
travaillé, que son texte était bon, et surtout qu’il était suffisamment important pour que, au prix de quelques recherches complémentaires, ce pouvait devenir
une grande thèse, ce qui s’appelait alors une thèse d’État (travail si important
qu’il fut quelques années plus tard remplacé par ce qui est resté une HDR
(Habilitation à Diriger les Recherches) supposée un peu moins exigeante). Car la réalisation d’une thèse d’État exigeait au moins une dizaine d’années. Imposer tant d’années complémentaires pour que cet étudiant puisse accéder au
professorat universitaire, cela me parut, compte tenu aussi de la pénurie de l’époque en docteurs d’État africains, une erreur condamnant les jeunes historiens africains à n’être encore enseignés dans leurs universités que par des Professeurs étrangers, la plupart encore Français.
Je téléphonai donc immédiatement aux collègues qui devaient faire partie
du jury pour leur demander leur avis ; il fallait faire vite, car si le candidat
soutenait la thèse de troisième cycle, celle-ci une fois soutenue n’était plus transformable et le candidat serait condamné à faire une autre thèse, cette fois ci d’État, pour accéder à l’université Je consultai les membres du jury qui comme moi avaient été frappés par la qualité du travail. Et je téléphonai à celui qui devait présider le jury (car le directeur de thèse ne pouvait présider la séance).
C’était Yves Person, professeur alors à Paris -1. Il était comme les autres
sensible à la qualité de travail, mais il m’opposa un argument reposant sur la qualité des milieux sociaux ivoiriens qu’il connaissait bien : Kipré devrait alors
retourner au pays sans diplôme, puisque celui-ci serait remis à plus tard. Ce serait pour lui la honte, les gens restés au pays ne comprendraient pas, et le candidat ne s’en remettrait pas. Mais j’arguai que c’était au candidat lui-même
de prendre la décision, et que je m’engageais à lui poser la question : soutenir tout de suite ou non ? Person acquiesça. Restait à joindre le candidat. Mais comment faire? Il n’existait pas à
l’époque de téléphone portable, l’adresse postale de sa résidence étudiante était
incertaine, il me fallait impérativement trouver un numéro où le joindre. C’était
en cette fin des années 1970 bien moins simple qu’aujourd’hui. Après quelques aléas, je parvins enfin à joindre Pierre Kipré le matin même de la soutenance qui
devait avoir lieu quelques heures plus tard. Je lui exposai le cas, le prévenant
qu’on allait dans quelques heures lui poser, le jour même de la soutenance et
juste avant de commencer les débats, la question de savoir s’il acceptait qu’on
en reste là et que l’on suspende la séance. Je ne lui demandais pas une réponse
immédiate. Je lui dis : « réfléchissez, et vous nous donnerez la réponse dans la
salle ». La réponse de Kipré fut claire et sage : il avait décidé de sursoir, et allait
consacrer quelques mois de plus pour étoffer son travail. Il obtint deux ans plus
tard le titre de Docteur d’État. Et sa thèse fut jugée si remarquable qu’elle obtint le prix Noma décerné à la meilleure oeuvre de l’année soutenue et publiée sur le
continent africain1
. Pierre Kipré en fut très heureux, et moi aussi. Cette aventure
devait scella notre amitié.
1
Pierre Kipré, Villes de Côte d'Ivoire : 1893-1940 - t 1 : La fondation des villes,
275 p., t 2 : Économie et société urbaine, 290 p., Abidjan, Nouvelles éditions africaines,
1985, 2 vol..
[*] 🔎 À propos de l'ASCAD Société savante indépendante, l’académie des sciences des arts, des cultures d’Afrique et des Diasporas Africaines
[**] 📚 Liste des principales publications du Professeur Kipré
Le professeur KIPRE Pierre Aimé Rémy compte à son actif cent (100) publications dont 16 ouvrages personnels, 40 contributions d’ouvrages collectifs, 28 articles revues univ., et 17 rapports inédits :
En voici quelques-unes :
1. OUVRAGES PERSONNELS
- 2014 : Cultures et identités nationales en Afrique de l’Ouest. Le Daà dans la société béninoise d’hier à demain ; Paris, éditions l’Harmattan, 220p ;
- 2010 : Les migrations en Afrique noire. La construction des identités nationales et la question de l’étranger, Abidjan, éditions du CERAP, 160p ;
- 2009 : Inventaire critique des manuels d’histoire dans les pays d’Afrique noire francophone, Paris, éditions de l’UNESCO, 78p ;
- 2006 : Intégration régionale et développement rural en Afrique de l’Ouest, Paris, éditions SIDES-IMA, 144p ;
- 2005 : Côte d’Ivoire-la formation d’un peuple, Paris éditions SIDES-IMA, 292p ;
- 2000 : Démocratie et société en Côte d’Ivoire, essai politique, éd. AMI, Abidjan 105p ;
2. DIRECTION D’OUVRAGES COLLECTIFS
- 2012 (avec Aké NGBO), Agriculture et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest. Bilan et perspectives : Paris, l’Harmattan 303p ;
- 2011 (avec Aké NGBO), Conflits régionaux et indépendances nationales en Afrique de l’Ouest : Paris, l’Harmattan 215p ;
- 2011 (avec Aké NGBO), Les conditions économiques de l’indépendance à l’ère de la mondialisation. Mythes et réalité en Afrique de l’Ouest : Paris, l’Harmattan 274p ;
- 1992 (avec L. Harding), Commerce et commerçants en Afrique – La Côte d’Ivoire, Paris, l’Harmattan 295p ;
- 1991 Histoire de Côte d’Ivoire, collection « Manuels du premier cycle », Abidjan – Paris, AMI/EDICEF 195p.
3. CONTRIBUTIONS (40) A DES OUVRAGES COLLECTIFS
- 2017 « Nationalisme/nationalités » in UNESCO, Histoire Générale de l’Afrique, vol. IX, (à paraître aux éditions UNESCO) ;
- 2009 « L’intégration régionale et les tâches des intellectuels ouest-africains », in Souleymane Yéo (éd.), Les Etats-nations face à l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest : le cas de la Côte d’Ivoire : Paris, Karthala, pp. 25-42 ;
-2005 « Les frontières et la question nationale en Afrique de l’Ouest », in UNESCO/CISH, Des frontières en Afrique du XIIè au XXè siècle, Paris éditions de l’UNESCO, pp 91-115.
Ndlr : les visuels sont issue d'une recherche sur Google et des photos fournies par Pierre Kipré.
Propos recueillis par Nora ANSELL-SALLES LEGRAND
Très bel interview , très bon repère pour la jeunesse . Travail précis , exigence , régularité, excellence !
RépondreSupprimerMerci beaucoup
SupprimerNora, je vous remercie pour votre travail de fourmi. J'ai appris tellement de cet homme en lisant aussi bien l'interview que les bribes de sa vie. je découvre par exemple avec grande surprise qu'il a été dans la cuvée des premiers étudiants à soutenir une thèse sous la direction de Mme Cocquery-Vidrovitch. Elle même étant une voix de poids et de choix dans le paysage de l'Histoire en tant que discipline. Merci pour ce travail de fond qui balise le chemin pour ceux qui voudrons connaitre qui est ce grand homme d'État et de science.
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