🟥EXCLUSIF - Côte d’Ivoire 🇨🇮 : Les droits de l'homme à l'épreuve du « deal » postcolonial et du mirage de l'État 👉CARTE BLANCHE au Dr. Michel Koudou Gbagbo
✍️Côte d’Ivoire : Les droits de l'homme à l'épreuve du « deal »
postcolonial et du mirage de l'État fort
🟧Introduction
De la décolonisation à nos jours, la trajectoire institutionnelle de la Côte d’Ivoire, à
l’instar de celle de bien des États africains francophones, semble demeurer travaillée par un péché originel : un pacte tacite, ou du moins une convergence durable d’intérêts, entre l’ancienne
puissance coloniale et certaines élites locales dirigeantes. À quelles conditions les institutions
héritées de l’Indépendance peuvent-elles devenir les instruments d’une véritable souveraineté
populaire plutôt que ceux de la conservation du pouvoir ? Telle est la question qui traverse cette tribune, de la genèse de l’État postcolonial aux atteintes contemporaines aux libertés.
🔶️1. La décolonisation ou le « deal » originel
L’accès formel aux indépendances n’a trop souvent été qu’une transition sous surveillance. D’une part, l’ancienne métropole a conservé une influence considérable sur des
domaines sensibles de souveraineté (monnaie, défense, orientations diplomatiques), même si cette influence a varié avec le temps. François Gaulme (2019) rappelle la persistance des
héritages de la politique française en Afrique ; Jean-François Bayart (2000) a, de son côté, analysé les mécanismes d’extraversion de l’État africain. D’autre part, le « prince du Sud » a souvent concentré les pouvoirs à l’intérieur de ses frontières. Ce partage, ni uniforme ni immuable, a favorisé dans plusieurs pays l’ère des partis uniques, la légitimité du « père de la nation », le clientélisme, la prévarication et des pratiques de mobilisation ethno-régionale où la
sécurité du régime tendait à se confondre avec la sécurité nationale, au détriment des droits
civiques.
🔶️2. Le mirage de La Baule et le retour en force du statu quo
L’effondrement du bloc soviétique et le célèbre discours de François Mitterrand à La Baule, en juin 1990, ont un temps bousculé cet ordre établi. En liant une partie de l’aide publique aux progrès de l’ouverture démocratique, Paris a paru encourager le pluralisme après des
décennies d’accommodements avec les régimes de parti unique. L’ouvrage de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa (2019), consacré à la guerre du Cameroun et aux origines de la Françafrique, rappelle combien la relation entre indépendance politique et influence extérieure fut historiquement conflictuelle ; il ne saurait toutefois tenir lieu de démonstration générale pour
tous les États du continent.
Puis vint l’alternance de l’an 2000, couronnant l’accession au pouvoir de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire au terme d’une longue lutte pacifique pour le pluralisme. Mais, sur le continent,
si certains régimes fondateurs ont vacillé, les réflexes autoritaires n’ont pas disparu. Les
« conférences nationales », les
« consultations électorales » sont apparues comme des moments
étroitement contrôlés ; les bénéficiaires du « deal » initial ne renonçant pas nécessairement à leurs positions et les logiques de verrouillage renaissant sous des formes nouvelles. Des sommes
considérables sont alors consacrées à des scrutins dont la crédibilité dépend moins de leur coût
que de la liberté des candidatures, de l’indépendance des arbitres et de l’acceptation de
l’alternance.
Il y a là un paradoxe persistant : la contradiction entre les aspirations démocratiques des
peuples et les tenants du statu quo. L’idéologie dominante répète souvent un postulat managérial : pour créer de la croissance, puis du développement, il faudrait d’abord un « État fort ». Mais un
État fort est-il celui qui protège ses citoyens ou celui qui peut les faire taire ? Les analyses de
Jean-François Bayart (2006) sur les formes d’exercice et d’appropriation du pouvoir en Afrique
invitent à ne pas confondre la puissance de l’appareil étatique avec le sens de l’État. Lorsque l’être humain se trouve entièrement subordonné aux impératifs économiques et sécuritaires, la
croissance cesse d’être une promesse d’émancipation.
🔶️3. Le grand vertige mondial et la banalisation de la force
Ce grand écart entre les constitutions et la protection effective des libertés se nourrit aussi des ambiguïtés de la géopolitique. Les États occidentaux, eux-mêmes, peuvent privilégier des
intérêts économiques ou sécuritaires dans leurs relations avec des gouvernements contestés.
Aujourd’hui, cette tension trouve un écho planétaire inquiétant. Même les démocraties établies
sont confrontées à des questions difficiles lorsqu’elles invoquent la sécurité pour restreindre les
droits. Sur le plan interne, les pratiques de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, service
fédéral américain chargé notamment de l’application des règles d’immigration) suscitent aux
États-Unis des débats sur la proportionnalité des contrôles et des expulsions ; sur le plan externe, les interventions militaires, les rivalités de puissance et les tragédies humanitaires au Proche-Orient interrogent la place accordée au droit international. Frédéric Encel (2022,2024) fournit des éléments d'analyse des rapports de force, sans que l'on puisse lui imputer toutes les convertissent politiques formulées ici.
🔶️4. De la façade constitutionnelle à la réalité du terrain : le verrouillage institutionnel et la
terreur judiciaire
L’examen de la trajectoire institutionnelle de la Côte d’Ivoire révèle un fossé entre les
droits proclamés et les difficultés rencontrées par certains citoyens pour les exercer. La
Constitution du 8 novembre 2016 (issue du
« référendum » du 30 octobre 2016) protège l’égalité
devant la loi (article 4), l’accès à la justice (article 6), les garanties contre les arrestations
arbitraires (article 7) et l’inviolabilité du domicile (article 8). Mais un État de droit ne se mesure pas à la beauté de ses parchemins : il se mesure à la protection concrète qu’il accorde à l’individu lorsqu’il critique le pouvoir, manifeste pacifiquement ou demande justice.
Cette fracture nourrit le sentiment d’un verrouillage institutionnel, particulièrement
lorsque les scrutins sont précédés de l’exclusion de figures majeures de l’opposition. Le
politologue Hatem M’rad (2024) emploie, à propos d’une autre expérience nationale, le terme de
« démocrature » : une configuration où les apparences de la démocratie subsistent tandis que les contre-pouvoirs se trouvent affaiblis. Le concept ne constitue pas, en lui-même, une qualification
juridique de la situation ivoirienne ; il éclaire néanmoins une inquiétude. Cette contraction de
l’espace civique ressort aussi des indicateurs de Freedom House : dans son rapport Freedom in
the World 2026, l’organisation attribue à la Côte d’Ivoire un score de 46 sur 100, contre 49 l’année précédente.
Dans le même temps, le recours aux procédures judiciaires à l’encontre de figures et de militants de l’opposition contribue à accentuer les tensions politiques. Dans son rapport consacré à la présidentielle ivoirienne de 2025, International Crisis Group (2025) analyse les conséquences
de l’exclusion de plusieurs responsables politiques, notamment Laurent Gbagbo (PPA-CI) et
Tidjane Thiam (PDCI-RDA), et rapporte des accusations d’instrumentalisation de la justice
formulées par des opposants. Plus directement, Amnesty International (10 mars 2026) décrit des arrestations d’octobre 2025, des procès tenus sans assistance d’un avocat et des détentions qu’elle
estime dépourvues de fondement. Ces constats documentés, s’ils ne permettent pas d’affirmer que tous les proches de Laurent Gbagbo seraient détenus ou poursuivis, suffisent à poser une question grave : les garanties judiciaires sont-elles appliquées avec la même rigueur à chacun ?
Lorsque des procédures sont perçues comme des instruments de confrontation politique, la confiance envers l’appareil judiciaire s’érode. Plusieurs situations rapportées appellent un
examen précis à l’aune des garanties fondamentales du droit ivoirien :
🔸️La violation du domicile et les méthodes d’interpellation : l’article 8 de la
Constitution de 2016 affirme que « le domicile est inviolable », et l’article 449 du
Code pénal réprime l’introduction ou le maintien illégitimes dans le domicile
d’autrui, selon les conditions prévues par la loi. Toute intervention nocturne, tout
usage de la force (comme tirer en rafale avec une arme de guerre dans un immeuble en portant une cagoule) et toute privation de liberté doivent pouvoir faire l’objet d’un contrôle indépendant. Amnesty International (2026) rapporte notamment le cas d’une femme qui, selon ses proches, aurait été frappée puis interpellée après s’être réfugiée chez elle lors des événements d’octobre 2025. Ces allégations appellent une enquête contradictoire, non un verdict proclamé avant jugement.
🔸️ Le drame des détenus et l’autocensure : les cas documentés de personnes détenues
en des lieux secrets puis réapparus à la télévision, confessant avoir commis des
crimes, des personnes incarcérées après les manifestations d’octobre 2025, dont des femmes enceintes, soulèvent de sérieuses questions quant aux conditions de
détention, à l’accès à un avocat et au droit au procès équitable (Amnesty
International, 2026). Les décès allégués en détention, lorsqu’ils sont signalés, doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes et de bilans nominatifs vérifiables.
Face à la peur des poursuites, l’autocensure peut s’étendre et l’exil devenir, pour
certaines figures de la société civile, comme Pulhérie Gbalet, une stratégie de protection.
🔸️ L’accès à la justice demeure difficile pour de nombreuses victimes de violences
politiques, notamment celles des crises de 2010-2011 et de 2020. En avril 2020, la Côte d’Ivoire a annoncé le retrait de sa déclaration permettant la saisine directe de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples par les individus et certaines ONG : cette décision a restreint une voie de recours, bien que sans supprimer toutes les obligations internationales de l’État.
🔸️ Sur le plan socio-économique, les déguerpissements forcés, notamment à Gesco et dans d’autres quartiers d’Abidjan, ont détruit des habitations et des moyens de
subsistance. Amnesty International (2024, 2025) a documenté des expulsions sans
consultation ou notification adéquates et les difficultés d’indemnisation des
personnes touchées, dont 133 fermiers de Gesco. De même, la condition de la
paysannerie, confrontée aux difficultés de rémunération et de commercialisation,
pose cette question : le producteur est-il un acteur de la prospérité nationale ou une simple variable d’ajustement macroéconomique ?
À cette inquiétude s’ajoute un prolongement législatif qui mérite un contrôle
démocratique attentif:
🔸️L’article 22 de l’ordonnance n° 2024-368 du 12 juin 2024 prévoit la possibilité de dissoudre, par décret pris en Conseil des ministres, une organisation de la société civile dont les activités répondraient notamment au critère de « jeter le discrédit sur les institutions politiques ou leur fonctionnement ». La généralité de cette expression
interroge : comment empêcher qu’une critique légitime des institutions soit
confondue avec une menace à l’ordre public ?
🔸️Le régime juridique de la presse, notamment la loi n° 2017-867 du 27 décembre 2017, doit être lu à la lumière de l’exigence de liberté d’expression et des garanties du procès équitable. En matière de diffamation, les moyens de défense tenant à la vérité des faits ou à la bonne foi ne doivent pas devenir, en pratique, des obstacles
disproportionnés à la révélation d’abus. Plus largement, tout recours à des
qualifications telles que « trouble à l’ordre public », « diffusion de fausses nouvelles
» ou « atteinte à la sûreté de l’État », voire « terrorisme », semblent devenir la base légale de musèlement de toute opinion dissidente. Critiquer un gouvernement ne
devrait jamais, à lui seul, exposer à la détention.
Dès lors que les troisième et quatrième candidatures et mandats présidentiels sont au
centre de controverses constitutionnelles, la justice peut-elle valablement se retourner contre le
citoyen qui dénonce ce qu’il considère comme un « coup d’État constitutionnel » ? L’expression
relève d’une appréciation politique et doctrinale discutée, non d’un constat juridictionnel
uniforme. Elle ramène néanmoins au conflit entre la force et le droit, que la pensée critique
d’Achille Mbembe (2016) permet d’éclairer. Lorsque le juge est perçu comme le supplétif d’un clan décidé à s’éterniser au pouvoir, l’État risque d’apparaître privatisé et la souveraineté
populaire neutralisée. C’est ce risque que je désigne ici par l’expression politique de « dictature de caste ».
🔶️5. Au-delà des frontières :
l'instrumentalisation des coopérations internationales, des
justices globales et le mirage macroéconomique
La coopération internationale peut, lorsqu’elle est mal encadrée, devenir une source
supplémentaire d’inquiétude pour les opposants en exil. L’arrestation à Bamako, le 10 août 2021, de l’ancien député Sess Soukou Mohamed, dit « Ben Souk », proche de Guillaume Soro, a été confirmée par les autorités judiciaires maliennes, qui ont fait état d’un mandat d’arrêt ivoirien. En
novembre 2023, la presse a rapporté l’interpellation en Mauritanie de l’activiste Djaman Francis, dit « Stive Biko », puis son transfert en Côte d’Ivoire. En septembre 2026, le procureur ivoirien a
également annoncé l’existence de poursuites et d’un mandat d’arrêt visant Me Habiba Touré. Ces procédures politiquement ciblées sont assez graves pour interroger la notion de
« persécution
transfrontalière » ; leur nature politique apparente et le respect des garanties procédurales
méritent d’être bien examinés.
Face à ces exils, qui concernent également des personnalités comme Guillaume Soro, une dérive doit être prévenue sans ambiguïté : l’exercice de pressions sur les proches et les familles de personnes recherchées en fuite ou en exil Nul ne devrait être inquiété, arrêté et détenu du seul fait de ses liens familiaux ou affectifs avec un opposant. Or, c’est précisément ce qui est advenu à
Madame Zaholy Pascale, députée suppléante : extraite nuitamment de son domicile par des
individus encagoulés à la recherche de son conjoint introuvable, séquestrée dans un lieu tenu secret, humiliée et soumise à une forte pression psychologique, ainsi que l’a documenté la
déclaration de son conseil, Me Tapi, le 13 août 2025 (Agence Ivoirienne de Presse [AIP], 2025),
puis écrouée depuis plus d’un an sans jugement sous l'inculpation de terrorisme et d’atteinte à la
sûreté de l’État. Faire ainsi des proches des instruments de contrainte relève d’une pratique
assimilable à une prise d’otages institutionnelle, radicalement incompatible avec l'éthique du droit. Plus largement, la violation de domicile (cas de Madame Kamé Kamé par exemple), la
non-assistance de conseil au stade de l’enquête préliminaire, les emprisonnements de proches (cas des frères du dénommé « Jaguar »), les disparitions forcées et les réapparitions sont inquiétants en Côte d’Ivoire selon les conseils des prevenus (Agence Ivoirienne de Presse [AIP], 2025).
Cette asymétrie des poursuites renvoie à une interrogation plus vaste sur l’impartialité de
la justice pénale internationale en Côte d’Ivoire. Les analyses de Kersten (2016) sur les rapports entre justice et intérêts politiques, ainsi que celles de Kotecha (2020) sur la sélectivité des affaires devant la CPI, invitent à examiner les critères de choix des personnes poursuivies. Rosenberg
(2017) montre, pour la situation ivoirienne, combien les poursuites séquencées ont alimenté le débat sur l’impartialité de la Cour. Après l’acquittement définitif de Laurent Gbagbo et de
Charles Blé Goudé, confirmé le 31 mars 2021, comment comprendre que les enquêtes concernant
les crimes allégués du côté des forces pro-Ouattara n’aient pas débouché sur des poursuites
publiques comparables ? Si la CPI n’a pas officiellement renoncé à examiner les responsabilités
des différents camps, l’absence de suites comparables nourrit néanmoins la perception d’une
justice inégale. Quelles difficultés de preuve, de coopération ou quelles décisions institutionnelles
expliquent cette situation ? Sans confondre sélectivité et instrumentalisation prouvée, peut-on
éluder la question d’une justice perçue comme « justice des vainqueurs » ? Certains deviennent-
ils de « bons inculpables » pendant que d’autres paraissent
« intouchables » ?
Mobilisant les apports du géopolitologue Frédéric Encel (2022) sur les logiques de
puissance et de Jean-François Bayart (2000) sur l’extraversion de l’État postcolonial, on peut formuler une hypothèse dérangeante : le capitalisme autoritaire recherche parfois la stabilité
davantage que la démocratie. Deux réalités invitent à discuter cette hypothèse :
🔸️ Le mirage des indicateurs : d’un côté, les autorités mettent en avant de bons chiffres
de croissance et l’attrait des investissements ; de l’autre, la réalité sociale ne se
laisse pas réduire aux agrégats macroéconomiques. Si les IDE sont annoncés pour
40% dans la croissance à venir, on attend encore les chiffres produits sur le taux de pauvreté. Il serait important que des données régulières et fiables permettent
d’évaluer ce que la prospérité change effectivement dans la vie des populations.
🔸️Le double bouclier géopolitique : pourquoi certaines puissances partenaires
semblent-elles parfois reléguer les préoccupations démocratiques au second plan ?
L’une des explications possibles tient à la position stratégique de la Côte d’Ivoire
face à l’expansion du jihadisme au Sahel et aux recompositions régionales liées à
l’Alliance des États du Sahel (AES).
🔶️6. La pathologie du pouvoir : La figure du « Roi-fou » et la toute-puissance archaïque
À bien des égards, ces dérives renvoient à une interrogation anthropologique sur
l’imaginaire de la toute-puissance. Il arrive que le pouvoir personnalisé se représente comme
omniscient, omnipotent et omniprésent, à la manière du mythe politique du « Roi-fou », maître supposé des animaux, des poissons, des plantes, de la terre, des eaux et des humains. Cette figure est ici une métaphore de l’hubris. Si elle ne constitue pas un diagnostic psychiatrique ni une
description clinique d’un dirigeant réel, elle suggère la tentation de traiter les contre-pouvoirs
comme des rivaux à effacer plutôt que comme des institutions légitimes à respecter. Or
l’opposition, en elle-même, est une institution. Elle agit comme un mécanisme de régulation
indispensable qui, en questionnant les décisions du souverain, consolide la démocratie.
René Girard (1972), dans La Violence et le Sacré, a exploré les mécanismes de rivalité, de violence collective et de désignation du bouc émissaire. Dans un registre volontairement
symbolique, la figure d’Œdipe peut néanmoins aider à poser cette question : qu’advient-il d’une
communauté politique lorsque la conquête ou la conservation du pouvoir semble exiger la
destruction de toute figure rivale ? La métaphore du « roi-fou » prend alors son sens politique :
non pas une maladie imputée à un homme, mais un système dans lequel la volonté d’un seul tend à faire loi pour tous.
🟧Conclusion générale : De la violence systémique à l'implosion et à la renaissance par le droit
À bien des égards, la trajectoire politique de la Côte d’Ivoire nous ramène à la distinction
proposée par Walter Benjamin (1921), dans Critique de la violence, entre violence qui fonde le
droit et violence qui le conserve. Sa réflexion oblige à interroger ce qui se produit lorsque
l’appareil coercitif semble servir d’abord la perpétuation d’un pouvoir. Dans cette hypothèse, le
droit cesse de protéger pleinement le citoyen et risque de devenir le langage légal de son
assujettissement.
Cette dynamique trouve un écho dans les réflexions de Sigmund Freud sur le malaise dans la culture, sans que la psychanalyse puisse à elle seule démontrer les effets politiques de la
répression. Il est néanmoins plausible que la menace répétée, le silence imposé et l’impossibilité
de faire reconnaître l’injustice déplacent les conflits au lieu de les résoudre. La violence
institutionnelle n’anéantit pas nécessairement la conflictualité ; elle peut l’intérioriser, l’exacerber ou la différer, jusqu’à ce que la méfiance envahisse les liens sociaux.
À l’évidence, lorsque les voies pacifiques sont verrouillées, un risque majeur est celui du
retournement de la violence : l’accumulation des frustrations peut favoriser la polarisation, les
replis identitaires fabriqués et les affrontements. Rien de cela n’est inévitable ; l’histoire n’obéit pas à une mécanique psychologique simple. Mais les crises électorales ivoiriennes suffisent à rappeler qu’une paix durable ne se fabrique pas en interdisant la contradiction.
Face à ce péril, la soumission à l’autorité ne saurait devenir un refuge moral. Dans son
étude expérimentale publiée en 1963, Behavioral Study of Obedience, Stanley Milgram a montré
que, dans certaines conditions de laboratoire, des participants pouvaient se conformer à des
injonctions qu’ils jugeaient pourtant pénibles pour autrui. Son expérience (juste après la seconde
guerre mondiale) est inquiétante : des fonctionnaires ou des intellectuels obéiraient-ils
nécessairement à tout ordre politique par peur ou par commodité, au prétexte que c’est l’État qui décide ? Cette interrogation demeure centrale car elle rappelle que la présence d’une autorité peut
peser puissamment sur le jugement individuel.
C’est pourquoi l’heure est à l’indépendance d’esprit, à la responsabilité des agents publics
et à l’appui résolu à la société civile, afin que les violations des droits humains soient documentées et dénoncées, et que l’exil périlleux (par le désert ou par la mer), ou la fuite dans
l’oubli et les conduites addictives ne paraissent plus les seuls exutoires d’une jeunesse
désespérée.
Il devient urgent de demander une réponse judiciaire précise à toute violation grave et
documentée des droits humains. Je propose que les victimes, leurs avocats et les organisations
compétentes de la société civile examinent d’abord les qualifications de droit commun les plus directement applicables aux faits établis : actes arbitraires commis par des agents publics, atteintes à la liberté individuelle, arrestation ou détention illégale, séquestration, violences ou
torture lorsque leurs éléments constitutifs sont réunis. Et pourquoi pas, peut-être qu’un jour la
« demoncrature » sera-t-elle, elle-même, qualifiée de crime contre l’humanité ?
Pour l’heure, il serait bien que les dispositions pertinentes du Code pénal ivoirien
(notamment ses articles 247, 434 et 435) soient constamment examinées au regard de chaque
dossier afin d’offrir des pistes plus immédiatement opératoires qu’une accusation générale. Je ne prétends pas que toutes les atteintes alléguées constituent déjà des délits ou des crimes, je propose juste que les dossiers soient nourris en permanence. L’essentiel est que les justiciables
gardent espoir. Et que, s’ils peuvent, ils saisissent, chaque fois que cela est fondé et possible, la
justice nationale et les mécanismes internationaux compétents, afin que les plaintes soient
enregistrées, instruites et, peut-être un jour, jugées (une voie qui l’emporte infiniment sur la vengeance ou l’usage de la violence).
Plutôt que de plier l’échine devant l’arbitraire, œuvrons pas à pas, malgré les sacrifices, pour que nos pays rejoignent effectivement les standards internationaux en matière de droits
humains. De l’indépendance formelle à la souveraineté des citoyens, le chemin reste à parcourir :
il passe par des institutions contrôlables, une justice égale pour tous et la protection de ceux qui osent contredire le pouvoir. Car, pour reprendre l’une des boussoles de notre exigence
démocratique, ce n’est pas la révélation d’un abus qui doit inquiéter les institutions, mais l’abus lui-même.
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https://www.icc-cpi.int/fr/publications/textes-juridiques-fondamentaux/statut-de-rome-de-la-
cour-penale-internationale
Propos recueillis par Nora ANSELL-SALLES LEGRAND
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