🎤 Interview de Maxime BEUTIN, expert IE et Diasporas par Denis Deschamps

Maxime BEUTIN, expert IE et Diasporas : « Les Français de l'étranger constituent un réseau stratégique mondial mais virtuel, car on ne les sollicite pas » – AfricaPresse.Paris

Alors que le sommet « Africa Forward » se profile à Nairobi (Kenya), les 11 et 12 mai 2026, les esprits s’agitent en France sur la création annoncée – puis réfutée – d’un Haut-Commissariat à la diversité et aux diasporas. Reste la question : comment les 3,5 millions de Français établis dans plus de 100 pays peuvent-ils soutenir les positions de la France ?

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Entretien par Denis DESCHAMPS, pour AFRICAPRESSE.Paris
@DjuliusD @africa_presse@africa_presse

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Le temps présent des municipales et des futures échéances électorales en 2027 peut expliquer cette volonté de mettre en place en France une instance regroupant une trentaine de personnalités des mondes politique, économique, culturel, associatif ou sportif. Avec aussi cette impression de déjà vu avec le Conseil présidentiel pour l’Afrique fondé en 2017 et oublié depuis, et le nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier en 2021, qui n’a pas laissé que de bons souvenirs.

Pour autant, l’idée se défend, s’agissant de mieux s’appuyer sur les diasporas africaines présentes en France dans le cadre de partenariats avec les pays du continent. Elle paraît d’ailleurs absolument légitime et nécessaire, s’agissant de faire de ces diasporas un atout stratégique pour la France, particulièrement dans un contexte international rendu plus incertain avec la nouvelle administration américaine – la compétition entre nations à son paroxysme impliquant tous les domaines – et la tentation du repli de l’Europe sur elle-même.

Au-delà, on peut aussi s’interroger avec Maxime Beutin sur le rôle que les Français qui sont à l’étranger (3,5 millions de français présents dans plus de 100 pays) pourraient jouer pour soutenir la position et le développement de leur pays dans cet environnement incertain. La diaspora française existe bel et bien, mais nul ne semble vouloir en faire usage pour l’intérêt du pays, alors même que ces « français de l’étranger » qui évoluent dans l’ensemble des espaces géopolitiques actuels sont majoritairement très diplômés, possèdent les compétences clés du développement international et évoluent parfois même dans les domaines stratégiques dont la maîtrise est devenue aujourd’hui indispensable.

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APP – Voulez-vous tout d’abord nous rappeler votre parcours ?

Maxime BEUTIN – Je suis ce qu’on appelle un Français de l’étranger. J’ai en effet quitté la France en 2013 pour partir en VIE en Allemagne, dans l’idée d’acquérir une expérience professionnelle à l’étranger. La question de rentrer, de rester ou d’aller ailleurs s’est posée à la fin des deux années de contrat, et j’ai choisi d’y rester durablement pour y travailler dans les domaines industriels, puis dans la protection de l’information.

En 2021, je suis parti en Chine pour des raisons privées. Cette nouvelle expatriation – cette fois-ci plus exotique – m’a offert une forme de recul et aussi un peu de temps. J’en ai profité pour continuer mes activités autour de la sécurité informationnelle et mener des projets dans le développement de SaaS, mais aussi pour reprendre des études dans le but de structurer intellectuellement et académiquement certains aspects de mes activités – notamment celles liées à l’information que je pratiquais empiriquement depuis des années – ainsi que des sujets de géopolitique auxquels je m’intéresse depuis longtemps. C’est ainsi que j’ai été diplômé en 2024, depuis la Chine, d’un Master Intelligence Économique (IE) que l’IAE de Poitiers propose en formation à distance (FAD).

J’ai consacré, comme une évidence, mon mémoire aux Français de l’étranger, non seulement parce que j’en suis un, mais surtout parce que je constatais que les sujets qui leur sont consacrés le sont rarement sous un angle stratégique.

J’ai donc étudié cette population à travers le prisme de l’intelligence économique, sous la direction de Nicolas Moinet, l’un des pionniers de la discipline en France. Ce travail fut récompensé par le prix du meilleur mémoire d’IE de la promotion, ce qui me conforta dans l’idée qu’il y avait un message fort à faire passer : les Français de l’étranger ne sont pas uniquement un sujet administratif ou électoral, ils constituent avant tout un réseau stratégique mondial.

J’ai rencontré par exemple de nombreux Français de l’étranger insérés dans des écosystèmes industriels, technologiques ou académiques de haut niveau, avec une capacité d’intermédiation réelle, mais que personne ne sollicitait.

C’est donc dans cette continuité que j’ai récemment créé la plateforme de réflexion diasporafrancaise.org, qui rassemble des entretiens et des contributions d’acteurs divers rencontrés ou interviewés au cours de ce travail de recherche, dans l’objectif de multiplier les expertises, de structurer la réflexion sur les modalités de valorisation de la diaspora française, d’ouvrir l’arbre des possibles de sa mobilisation et de son action, tout en proposant des solutions concrètes pour faire des Français de l’étranger un véritable levier de puissance pour notre pays.

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« Une population
vue comme absente »

APP – Parlez-nous de votre vision de la diaspora française…

Maxime BEUTIN – Il s’agit de donner à une population vue comme absente depuis l’Hexagone une place naturelle, essentielle, large et efficace dans le développement de la France, d’en faire un soutien opérationnel dans les défis du moment et de tirer de son extériorité, de ses compétences, de ses expériences et de ses connaissances tous les avantages concurrentiels possibles, de toute nature, au bénéfice de notre pays, de nos institutions et de nos entreprises.

Pour ce faire, il conviendrait de changer la vision existante. Cela commence par l’emploi même du terme de « diaspora », qui crispe malheureusement encore trop de personnes, lesquelles le renvoient à ses connotations ethniques, religieuses, culturelles et historiques inadaptées – à raison – aux Français de l’étranger. Je n’employais pas non plus ce terme, tant il est chargé symboliquement. Pourtant, l’acception anglo-saxonne du mot ne rend compte que de la dispersion d’un peuple, et c’est elle qu’il conviendrait d’utiliser à dessein pour envoyer un double signal :

> à nos décideurs publics, pour signaler et qualifier une composante démographique devenue structurelle de la France : les Français de l’Étranger ne sont plus des gens de passage, ils y vivent désormais durablement, ce qui fait d’eux des acteurs à part entière des écosystèmes des pays d’accueil, avec lesquels il est possible – j’ajouterai nécessaire – de composer dans l’élaboration de stratégies et de doctrines nationales.

L’intégration pleine et entière de cette composante implique l’élargissement des thématiques abordées par et pour cette population à des sujets jusqu’ici réservés aux institutions ou à certains acteurs privés (diplomatie, veille stratégique, transferts de compétences, influence, …), ainsi que la mise en place de dispositifs et d’une organisation interinstitutionnelle permettant de susciter, recueillir, orienter et piloter toutes les initiatives privées des Français de l’étranger et de les aligner avec des objectifs nationaux clairement définis.

> aux membres de cette diaspora, afin de réaffirmer le lien fort avec le pays d’origine, de rappeler ou confirmer que la trajectoire personnelle peut être liée au destin national auquel chacun a un rôle à jouer s’il le souhaite, et enfin de susciter l’engagement et la mobilisation au service de la France et des Français, où qu’ils se trouvent. Cet élan existe déjà ; l’objectif serait de l’amplifier et de le concrétiser.

Un changement de regard est à opérer pour passer d’une gestion purement administrative de cette population à une mobilisation stratégique de celle-ci ; de la simple qualification des Français de l’étranger comme “richesse pour la France” à l’élaboration de dispositifs concrets de valorisation ; ou encore d’un acteur diasporique privé perçu comme un concurrent des institutions françaises à l’étranger, à un partenaire diasporique intégré aux stratégies nationales. Ce changement est d’autant plus nécessaire que la diaspora n’est pas une périphérie de la nation : elle en constitue l’extension stratégique. Dans un monde qui se replie, il devient indispensable de repenser la présence française à l’étranger et de s’appuyer sur ses éléments déjà intégrés dans les sociétés et les écosystèmes locaux.

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La diaspora africaine,
un « amplificateur de puissance »

APP – Que savez-vous des diasporas africaines ?

Maxime BEUTIN – Je ne suis pas un expert des diasporas africaines. J’observe en revanche que de nombreux pays africains ont une conscience plus aiguë de leur diaspora et tentent de susciter sa participation au développement de leur pays d’origine, au-delà des transferts de fonds que l’on évoque systématiquement.

Cette conscience s’incarne dans des départements au sein de ministères des Affaires étrangères africains dédiés aux diasporas, dans des domaines dépassant les simples considérations administratives. Ensuite, de nombreuses organisations diasporiques existent, telles que l’African Diaspora Network (ADN) ou l’African Diaspora Development Institute (ADDI), ainsi que toutes leurs dérivées locales, qui encouragent les connexions, les investissements et les transferts de savoir entre pays d’accueil et pays d’origine.

Enfin, des initiatives d’ampleur voient de temps à autre le jour, preuve que les pays sources ont compris et intégré la contribution des diasporas à leur développement économique. On citera ainsi l’exemple du Bénin, qui a fortement incité des « repats » à revenir au pays pour appuyer sa croissance, et également le Ghana, qui a organisé l’événement « Year of Return » (400 ans après la traite atlantique) qui a su attirer un million de visiteurs et de 5 à 10 milliards de dollars d’investissements.

Pour de nombreux pays africains, la diaspora est ainsi, comme le souligne dans un de ses articles Philippe Clerc, président de l’Académie d’intelligence économique, un formidable « amplificateur de puissance », en même temps qu’une véritable richesse collective qui prolonge l’appareil économique et technologique national.

Aussi, la diaspora est d’autant plus un acteur du développement du pays qu’elle peut bénéficier de dispositifs de formation, d’accompagnement et de financement dédiés. Cela révèle des approches différentes de la question diasporique, dont certaines pourraient utilement inspirer la réflexion française.

Enfin, on peut noter avec étonnement la capacité de la France – et même de l’UE – à reconnaître les diasporas africaines sur son sol et la volonté de les mobiliser afin de favoriser les ponts et employer leurs talents dans le développement à la fois de l’Afrique et de la France, tout en ne faisant pas de même avec la diaspora française à l’étranger.

On citera ainsi les formations mises en place par l’Agence française de développement (AFD) et Expertise France : « Mobiliser et accompagner l’entrepreneuriat de la diaspora » et « Comprendre les enjeux et problématiques de l’entrepreneuriat des diasporas », ainsi que les deux programmes « Meet Africa », qui ont pour objet de soutenir la frange entrepreneuriale des diasporas africaines présentes en France afin de favoriser la création d’entreprises et d’emplois durables en Afrique. J’y vois ici un paradoxe qui vient appuyer la thèse de la méconnaissance de la diaspora française par la France.

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Un potentiel immense de transferts
de savoir et de compétences

APP – Quels sont les problèmes ?

Maxime BEUTIN – Les diasporas en France, comme la diaspora française à l’étranger, sont de véritables leviers de puissance et d’influence pour leurs pays d’origine respectifs. Ces populations sont implantées dans des territoires et au sein de sociétés qui font d’elles des ponts naturels entre les pays d’origine et les cultures, mais aussi les écosystèmes – parfois complexes – des pays d’accueil.

Ce sont des alliés qui tirent leur force de leur constitution en réseaux, officiels et officieux, au potentiel immense de transferts de savoir et de compétences, mais aussi d’accès rapide à des informations critiques dans la poursuite de négociations… à condition de savoir leur parler, de les comprendre, de leur formuler des demandes explicites et surtout de définir des objectifs clairs quant à ce que l’on souhaite atteindre avec les pays d’origine (pour les diasporas en France) et les pays d’accueil (pour la diaspora française).

Le manque de vision globale et l’errance stratégique sur ces sujets, dont l’une des manifestations récentes est l’annonce aussitôt avortée d’un haut-commissariat à la diversité et aux diasporas en France, me poussent à croire que nous n’avons pas encore développé la réflexion, les méthodes et les outils adaptés pour composer pleinement avec les diasporas sur notre sol, et encore moins avec la diaspora française.

Il existe une méconnaissance des enjeux et des opportunités d’une véritable politique diasporique, qui se trouve de surcroît freinée par un héritage de pratiques diplomatiques minimisant le recours aux acteurs diasporiques privés. J’ai pu discuter ainsi avec des entrepreneurs ou des cadres français à l’étranger qui me confirment leur volonté de partager leurs connaissances avec la France mais déplorent l’absence de canal clair pour le faire.

Il ne s’agit pas seulement d’élaborer une politique diasporique, mais d’inscrire pleinement la diaspora dans la doctrine stratégique française. La difficulté à concrétiser cette ambition s’explique aussi en partie par la réticence persistante, en France, à reconnaître la réalité de la compétition économique et, par conséquent, à intégrer pleinement l’intelligence économique. Pourtant pionnière dans son développement académique et inspiratrice de doctrines stratégiques à l’étranger, celle-ci vise précisément à activer l’ensemble des leviers d’accroissement de puissance — parmi lesquels figure la diaspora.

Une plateforme
ouverte

APP – Pour conclure ?

Maxime BEUTIN – Une nation qui ignore, consciemment ou non, sa diaspora se prive d’une partie de sa puissance.

C’est exactement pour poser les sujets, expliquer les enjeux, élaborer des stratégies et proposer des solutions concrètes que j’ai créé diasporafrancaise.org, qui reste aujourd’hui une jeune initiative en construction mais dont les missions sont certaines : sensibiliser les acteurs publics et privés au potentiel stratégique et opérationnel de cette population et donner les clés de compréhension de celle-ci et de ses enjeux afin de la mobiliser au bénéfice de tous. Elle repose aujourd’hui sur les interviewes et enquêtes que j’ai pu mener lors de mes recherches et a vocation à évoluer vers un format plus opérationnel.

Cette plateforme est résolument ouverte. Quiconque a une vision, un regard ou une expertise à apporter sur la diaspora française et sur ses actions possibles – y compris dans les domaines les plus exotiques – est bienvenu pour contribuer par sa réflexion et ses propositions. Tout aussi bienvenus sont les internationaux, notamment africains, souhaitant partager leurs expériences et compétences en termes de politiques et d’organisation diasporiques, afin d’inspirer la France avec les bonnes pratiques et méthodes enseignées par le terrain.

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