Côte d’Ivoire : le regard de Clément EWOUEDJE sur Tidjane THIAM


Clément EWOUEDJE 

🔎 Tidjane THIAM : la clairvoyance d’un opposant dont le temps a fini par valider les alertes

Abidjan, mai 2026. Alors que le gouvernement ivoirien, réuni en Conseil des ministres, officialise ce 6 mai la dissolution de la Commission Électorale Indépendante (CEI) après plus de vingt-cinq ans d’existence, une figure politique émerge avec une légitimité renforcée : Tidjane THIAM. Depuis son élection à la présidence du PDCI-RDA fin 2023, l’ancien banquier international n’a cessé de marteler, avec constance et précision technocratique, la nécessité d’une réforme en profondeur des institutions électorales ivoiriennes. Aujourd’hui, le fait accompli gouvernemental semble lui donner raison, même si la manière dont il survient soulève de nouvelles interrogations sur le dialogue et la concertation nationale.

Dès son arrivée à la tête du PDCI-RDA, Tidjane THIAM a fait de la question électorale un pilier central de son discours. Dans un pays encore marqué par les traumatismes des crises post-électorales passées, il a diagnostiqué avec lucidité les faiblesses structurelles de la CEI : une composition jugée déséquilibrée, une proximité excessive avec le pouvoir en place, un manque de transparence dans la gestion du fichier électoral et des suspicions récurrentes sur le découpage électoral. Il n’a pas seulement critiqué ; il a proposé. Audit indépendant du corps électoral, restructuration équilibrée de la CEI, révision exhaustive et inclusive de la liste électorale, clarification des budgets et des procédures : autant de points qu’il a portés publiquement, notamment lors de la cérémonie des vœux du PDCI en janvier 2025.

Ces prises de position n’étaient pas nouvelles. En 2023 et 2024, déjà THIAM plaidait pour une CEI « plus équilibrée » et un audit crédible du fichier électoral. Il insistait sur l’impérieuse nécessité d’un dialogue politique inclusif avant tout scrutin majeur. Ces appels ont souvent été balayés d’un revers de main par une frange de la majorité présidentielle, qui y voyait une stratégie d’opposition ou un manque de réalisme face aux délais électoraux. Pourtant, les faits se sont chargés de démontrer la pertinence de ses analyses.

Tidjane THIAM a lui-même parcouru intensément la Côte d’Ivoire lors de la révision de la liste électorale. En juillet 2024, il a effectué une tournée politique dans les Districts des Montagnes et du Woroba. Du 19 au 25 octobre 2024, il a sillonné le centre et l’ouest du pays, notamment à Daloa, Bonon, Bouaflé, Man, Duékoué, Dimbokro, Toumodi et plusieurs autres localités. Les 3 et 7 novembre 2024, il a mené une tournée intensive dans le District d’Abidjan, avec des étapes marquantes à Yopougon, Attécoubé, Adjamé, Bingerville, Abobo et Cocody. Enfin, les 10 et 11 novembre 2024, il s’est rendu à Odienné, dans le District du Denguélé. Sur le terrain, il a partagé des remarques pertinentes sur le faible taux d’inscription, les dysfonctionnements observés et la nécessité d’une prorogation et d’une révision approfondie. Ces constats de proximité avec les populations ont eu un écho large au sein des populations locales, renforçant la légitimité de ses observations.

La radiation de Tidjane THIAM lui-même de la liste électorale en avril 2025, suivie de controverses sur l’inclusivité du fichier, n’a fait qu’amplifier les doutes qu’il soulevait depuis des mois. Les suspensions de participation du PDCI et d’autres forces d’opposition à la CEI en 2025 traduisaient un ras-le-bol face à une institution perçue comme incapable d’organiser des scrutins pleinement crédibles, justes et apaisés.

La dissolution du 6 mai 2026 intervient donc dans un contexte particulier : celui d’une refonte post-électorale, après des scrutins de 2025 qui ont laissé des traces de défiance. Le gouvernement reconnaît implicitement, par cet acte, les limites et les critiques accumulées contre la CEI. Mais c’est précisément là que réside la nuance : Tidjane THIAM et le PDCI n’ont pas appelé à une dissolution brutale par ordonnance, mais à une réforme consensuelle, issue d’un dialogue national large associant toutes les forces vives de la nation. Ils réclamaient transparence sur les budgets, audit crédible, concertation préalable et architecture institutionnelle inclusive.

Le parcours de Tidjane THIAM, marqué par une rigueur technocratique forgée aux plus hauts niveaux internationaux (ancien ministre, dirigeant de grandes institutions financières), confère à ses observations une crédibilité particulière. Comme il l’avait fait avec d’autres indicateurs de gouvernance – à l’image de l’IDH (Indice de Développement Humain) qu’il a souvent cité pour souligner les défis de cohésion sociale –, il identifie les dysfonctionnements institutionnels non pour déstabiliser, mais pour consolider l’État de droit. Ses interventions dépassent le cadre partisan : elles touchent à l’intérêt général, à la stabilité du pays et à la confiance des millions d’Ivoiriens épris de paix, de justice et de solidarité.

En politique, le rôle d’un opposant responsable est précisément celui-là : formuler des contributions constructives, alerter sur les risques, proposer des solutions avant que les crises ne s’installent. Tidjane THIAM semble avoir réussi ce pari depuis son retour en politique ivoirienne. Le gouvernement, de son côté, a la responsabilité d’intégrer ces propositions sans calcul partisan, en les exécutant dans un esprit de large concertation. La dissolution unilatérale de la CEI, si elle acte les insuffisances dénoncées, risque de reproduire le schéma du « fait accompli » que THIAM a toujours critiqué, au lieu d’ouvrir une véritable page de refondation collective.

La Côte d’Ivoire se trouve aujourd’hui à un tournant. La dissolution de la CEI peut être l’occasion historique de bâtir un système électoral moderne, transparent et inclusif, à la hauteur des ambitions de première économie de l’UEMOA et de stabilité régionale. Pour cela, il faudra que les observations répétées de Tidjane THIAM – et de nombreuses voix de l’opposition et de la société civile – soient enfin pleinement entendues et mises en œuvre dans un cadre de dialogue sincère.

L’histoire récente montre qu’un leader lucide, capable d’anticiper les failles institutionnelles, renforce la démocratie plutôt qu’il ne l’affaiblit. Tidjane THIAM, par sa constance et sa vision, incarne cette voix raisonnée qui porte les aspirations des sans-voix. Reste à espérer que les prochains mois confirment cette trajectoire : non pas celle de la confrontation, mais celle d’une refonte collective au service de la paix, de la bonne gouvernance et du progrès partagé. L’avenir électoral ivoirien en dépend.

Clément EWOUEDJE

AFFAIRE À SUIVRE...
Nora ANSELL-SALLES 

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